
Onze ans sous la pluie
Emilie s’était garée devant le cimetière, à quelques pas de la tombe d’Alexandre. Pourtant il lui était impossible de revenir là, là où ses derniers adieux avaient été prononcés. Elle restait là, assises dans sa voiture, fixant la grille noire du cimetière.
Avait-il déjà rencontré un ange ? Ou était-elle l’amour de sa vie, même dans l’au- delà ?
Comment pouvait-elle vivre sans lui, sans sa raison de vivre, sans le père de son fils, son tout, son univers entier ?
La pluie commençait à tomber, d’abord en bruine puis en vagues, recouvrant la brise et floutant l’horizon, laissant Emilie seule avec ses souvenirs.
Elle ferma les yeux pour replonger dans ses souvenirs les plus tendre. Elle se souvint de leur premier rendez-vous officiel, pas dans le cadre habituel, mais dans un bois éloigné de tout, un bois ou même le réseau n’avait pas sa place. Un endroit silencieux où leurs cœurs pouvaient parler ensemble. Ils avaient marché pendant des heures, se perdant dans les dédales des arbres, parlant de tout et de rien, de lui, d’elle, de leur avenir. C’était un monde à eux, un univers ou rien n’avait de limites.
Après 3 heures à tourner en rond, ils montèrent dans la voiture d’Alexandre et avaient continué leur conversation jusqu’à ce que l’heure devienne floue. Le jour avait laissé place à la nuit et la lune les surveillait silencieusement.
Emilie se souvient à nouveau de ce baiser, de la douceur de ses lèvres et de sa manière d’embrasser son front. Mais quand ouvrit les yeux, elle était toujours assise derrière le volant, la pluie battant contre les vitres, de plus en plus fort. Elle frappa le tableau de bord, pas par haine, juste à cause d’une tristesse qui voulaient sortir, qui devait s’extériorisé. Une photo tomba sur ses genoux. Lui, elle, tous les deux, heureux en tenu de mariés. Le plus beau jour de leurs vies, avec la naissance de leur fils. Emilie ferma les yeux et se concentra pour revire chaque détail du mariage, de l’incroyable demande en mariage d’Alexandre sous la nuit étoilé et le bruit des vagues. Du magnifique coquillage qu’ils avaient trouvé ces jours-là, de ce magnifique coquillage toujours posé à côté de leurs photo encadré dans le salon.
Il lui avait murmuré à l’oreille que c’était le coquillage de l’amour, il est unique comme nous.
« Pour toute l’éternité »
Un éclair aveugla Emilie, la faisant sortit de ses souvenirs, elle devait lâcher prise ! Comment allait-elle faire si la tristesse continuait de la ronger ? Elle devait le faire pour leur fils, Maxime. Elle se laissa, à contre-cœur par cette sensation, cette douleur qu’elle avait tant essayer de retenir le plus loin possible. Ses larmes coulèrent, petit à petit, puis en torrent. Ç a faisait si mal.
Puis son téléphone s’alluma avec une notification apparue sur l’écran, quand elle le prit dans les mains, elle se figea en voyant la photo de son fils. Il avait besoin de sa mère pour se reconstruire. Le deuil était tellement difficile pour un adulte, elle n’osait pas imaginer ce que son fils pouvait ressentit, il avait perdu son papa.
Elle se rappela la naissance de leurs fils, du bonheur qu’ils avaient ressentit quand ils avaient agrandi leur famille. Mias aussi de la peur au mot « césarienne d’urgence » a ses pleures incontrôlable et au soutien sans faille d’Alexandre, il n’avait pas laissé la panique le submerger. Puis au bonheur, à la bulle d’amour qui les avaient isolés quand ils posèrent Maxime leurs fils dans ses bras, sa peau toute neuve contre la sienne.
Leur petit Maxime ressemblait à son père, presque comme un mini clone. Et chaque jour qui passaient leurs fils grandissait et les traits de sont père s’intensifiait un peu chaque jour sur son visage.
L’orage commençait à donner sur le village voisin, Emilie sortie de ses pensées, le bonheur qu’elle avait ressentit pendant ce court moment laissa place de nouveau à la douleur qui s’intensifia encore et encore. Elle regarda le cimetière, elle voulait descendre pour parler à mari, lui raconter les nouveaux potins, lui dire comme leur fils devenait de plus en plus incroyable, pourvoir critiquer ses collègues en sirotant leurs bières. Blaguant sur tout et en se cherchant comme de grands enfants. Mais quelques choses la bloquaient, comme un mur invisible qui l’empêchait de franchir cette grille si froide. Puis soudain, un jeune homme frappa à la porte, portant son manteau sur sa tête, mais trempé malgré tout. Un vague de soulagement traversa son visage et un grand sourire illumina ses yeux. Emilie sécha ses larmes et lui rendit un petit sourire.
- Je te cherche partout depuis tout à l’heure maman !
Maxime entra dans la voiture prête d’elle.
- Tu as réussi à aller le voir ?
Sa mère ne répondit pas, mes ses yeux remplie de larme répondit à sa question. Il prit les mains de sa mère dans les siennes. L’orage tonna de plus en plus fort, se rapprochant dangereusement. Le visage d’Emilie était fatiguée, neutre.
- Je ne voulais pas te l’annoncer comme ça maman.
Les trait du visage d’Emilie tends, comme pour encaisser la mauvaise nouvelle que son fils allait lui annoncer. Son cœur se mit à cogner très fort dans sa poitrine.
- Tu vas être grand-mère ! On attend un bébé avec Sabrina !
Les mots la frappèrent comme le tonnerre qui frappait maintenant sous leurs têtes. Emilie regarda Maxime encore abasourdit.
- Je vais être mamie ? répéta-t-elle encore confuse.
- Oui maman, notre famille va s’agrandir.
- Il faut le dire à ton père !
- Maman, papa est mort depuis 11 ans maintenant.
- Accompagne-moi s’il te plait.
Maxime se précipita dehors, sa mère allait enfin passer ce mur invisible. Quand Emilie sortie du véhicule, le tonnerre se tue, la pluie s’arrêta et le vent devient une brise d’encouragement. Le fils attrapa la main de sa mère et la serra, pour lui montrer qu’il était présent, que jamais il ne la lâcherait.
Devant la tombe de son père Maxime annonça la nouvelle les voix remplie de bonheur. Emilie s’agenouilla difficilement et tout en murmurant :
- Je vais te rejoindre mon amour, mais pas maintenant. Mais je ne t’oublie pas Alexandre, je ne t’oublierai jamais. Mais je t’en prie, attends-moi.
Pour la première fois depuis longtemps, Maxime vit le visage de sa mère une petite lueur d’espoir.
Les années passèrent paisiblement, les petits-enfants grandissaient et leur parent vieillissait. Emilie se rapprochait de la paix, d’Alexandre.
Son cœur s’était apaisé fasse aux sourires, aux rires d’abords de Jules puis de Louise. Elle avait appris à vivre, à se reconstruire et à voir l’amour au-delà de la douleur et à transmettre amour, courage et valeur à ses petits-enfants. Son passé n’était plus un frein mais des souvenirs à raconter.
Elle savait que son Amour l’attendait et qu’ils se retrouveraient pour l’éternité.
Ceux qui dorment sous l'eau
On dit que certaines choses dorment profondément, qu’elles attendent simplement qu’on les réveille.
C’était surtout une voix qui l’intriguait. Elle ne la reconnaissait pas. Était-elle dans sa tête ? Dans son imagination ? Non. Elle cherchait de l’aide. Elle pleurait chaque nuit dans les murs de la vieille bâtisse. Elle murmurait des sanglots entre chaque grincement du bois fatigué. Emma essayait de l’ignorer. Mais en vain. Parfois, elle n’entendait qu’elle. Mais d’où venait-elle ? qui était-elle ?
Elle se leva difficilement du lit, elle enfila une vieille chemise à carreaux et un jeans, puis descendit. Dans la cuisine, une vieille femme se tenait là, mais ce n’était pas mamie. Elle aurait préféré que ce soit sa mamie, sa mamie adorée, chez qui elle passait l’entièreté de ses étés d’enfance à barboter dans le grand lac qui bordait la grande maison. Sa mamie Lucie, avait un chignon serré et des mains rugueuse, elle avait toujours pleins d’histoire douce qu’elle lui racontait plus jeune. Mais Emma avait grandi et le temps avait passé. Elle remonta discrètement dans sa chambre, bien que les craquements des escaliers avaient déjà trahie sa présence.
Emma regarda par la fenêtre mélancoliquement. C’était le petit matin et le soleil reflétait timidement ses rayons dans le miroir de l’eau. Le vieux ponton, toujours là tenait bon. Il dansait aux rythmes des vagues. Il avait vu grandir Emma, il l’avait vu faire ses premiers pats et dire ses premiers mots. Il l’avait vu faire ses premiers plongeons et son premier baiser. Mais ce matin-là, même la lumière semblait glacée, comme si le passé refusait de rester à sa place.
Emma eut la sensation que quelque chose, ou quelqu’un allait la pousser. Elle se retourna rapidement…Rien, juste l’horizon et le vent qui se moquait d’elle. Elle se mit à quatre pattes. Le lac l’appelait, elle en était certaine, ce n’était plus qu’une impression, une force. Elle plongea son regard marron dans le bleu foncé de l’eau. Quelque chose remonta à la surface, quelque chose d’inhabituel. Emma se pencha, encore, toujours plus, encore, encore…
D’un revers de bras, elle l’attrapa. Un petit doudou éléphant gris au regard triste, brodé en lettre bleu : Léon
Qui était ce Léon ? Elle savait seulement que l’histoire de Léon était sombre, elle savait que sa grand-mère cachait quelque chose. Mais à l’époque elle était trop petite pour comprendre les silences, trop occupée à jouer dans l’ombre d’une femme dont elle ne voyait que le sourire. Emma avait grandi et sa mamie n’était plus là. Mais quelque chose…quelque chose essayait de lui faire passer un message. Ce doudou, ce nom, ces pleurs dans les murs…
Il fallait qu’elle découvre toute la vérité.
Dans la cave, une vieille trappe en bois descendait dans les profondeurs de la maison. Une porte qui lui avait toujours été interdite, derrière, se cachait un mystère, Emma en était persuadée. Elle posa sa main comme-ci elle essayait d’enter en connexion avec la maison, soudain, elle sursauta et retira sa main instantanément. Un silence de morte régnait. Seuls les battements de son cœur résonnaient dans sa poitrine. Elle souffla pour se ressaisir, puis ouvrit la porte d’un coup. Une fumée de poussière, accompagnée d’une odeur rance envahi la pièce. Son corps frissonna, elle se rappelait cette odeur, un mélange de cire ancienne et de vieux livres. La cave secrète où mamie disait qu’il ne fallait jamais aller. La jeune femme avait l’impression de faire une bêtise, de désobéir à sa défunte grand-mère.
Elle toussota, puis entra dans la pièce cachée. Ce qui ressemblait à un vieux bureau était là, figé dans le temps. Comme s’il attendait qu’on le retrouve. Des objets personnels, un carnet, une photo noircie par le temps, qui représentait un bébé dans les bras d’une femme, devant le lac.
Une orbe blanche et lumineuse apparue devant elle. Emma la regarda, elle n’osait plus bouger, l’entité non plus. Elles s’observaient. Puis soudain, l’orbe lui fonça dessus avec une puissance inouïe, Emma bascula en arrière et tomba dans un halo de lumière. Un flash. Elle vie sa grand-mère, plus jeune. Le bureau était beau et neuf. Dans un coin, une femme protégeait un bébé de sa grand-mère…Son visage avait changé. Il n’y avait plus de douceur, plus de tendresse, seulement une noirceur effrayante.
- Je prendrais ton fils quoi qu’il arrive Mélanie !
- Jamais Lucie !
- J’ai besoin de voir Richard, ce manque est trop douloureux, seul ton fils peut m’aider.
- Il ne peut rien pour toi !
Lucie folle de rage attrapa une hache, et l’abattit froidement.
Les pages d’un vieux journal se mirent à tourner à toutes vitesse. Puis ils s’arrêtèrent brutalement.
« Je l’ai fait et je l’ai vu, mon amour. Mon Richard. Il est apaisé, il est bien et il m’attend. Je n’ai plus besoin de Léon, cet enfant est devenu inutile. J’irais avec lui au lac, mais je rentrerai seule à la maison. »
Le doudou tomba par terre, un grondement sourd s’éleva dans la pièce. L’eau du lac semblait monter, bouger, respirer… Emma allongée au centre de la pièce toujours l’éléphant à la main, se releva et sortit hors de la maison. Le ciel s’était assombrit. Là, au bord du ponton, se trouvait un enfant. Un petit garçon vêtu d’un pyjama gris, trempé. Emma posa le doudou à ses pieds, qui s’envola jusqu’à son propriétaire qui le sera dans ses bras. Il la regardait, et sans un mot, il s’avança vers elle, tendit la main…Emma hypnotisée, la lui prit. Elle sentit aussitôt le froid la traverser. L’eau l’engloba.
Soudain, une lumière jaillit du lac. Une silhouette lumineuse se dessina, Lucie. Mais ce n’était plus l’entité noire qu’elle avait vu dans les visons, non, c’était la grand-mère douce de son enfance. Elle attrapa Emma et la ramena à la surface, dans un dernier effort, elle cria quelque chose, mais les mots étaient étouffés par l’eau et la douleur. Dans le reflet des vagues, son visage brillait d’une paix retrouvée.
L’enfant, aveuglé par la puissante lumière disparut.
Quelques semaines plus tard, Emma dormait tranquillement dans son ancienne chambre de la maison devenue silencieuse. Le lac aussi était redevenu calme.Mais certains soirs, sous les reflets de lune, quelque chose veille. Et dans les profondeurs, ceux qui dorment sous l’eau attendent encore de revenir.
A quelqu'un, quelque part
A toi, le parfait inconnu,
J'ai reçu ta lettre ce matin, sûrement par erreur.
Je l'ai ouverte par curiosité et je m'en excuse, je n'aurais jamais dû. Mais j'y ai perçu une certaine intrigue. Quelque chose m'a poussé à l'ouvrir... et à la lire...
Pardon.
A travers tes mots, tes phrases, j'ai compris ta peur, ton inquiétude, ta terreur des monstres la nuit, des voix qui t'entourent et des objets qui bougent dans ton appartement. J'ai quand même senti une certaine joie par moment, quand ta folie se calme, une bonne humeur que j'envie. Tu m'as l'air de quelqu'un de bien et j'avais vraiment envie de te répondre.
Moi aussi je vis plutôt la nuit. D'ailleurs à l'heure où je t'écris, il fait nuit noire dehors. J'imagine comment tu dois être terrifié sous tes nombreuses couvertures. Si j'ai bien compris : une comme bouclier, une autre comme bouclier de secours, la troisième pour te tenir chaud et la dernière pour te réconforter et sécher tes larmes qui coulent à cause de la peur.
C'est la journée qui me brûle, quand le soleil se lève, mon cœur se serre. Toutes ces personnes heureuses, qui profitent de la vie... Ce n'est pas de la peur, mais du mépris, peut-être de la jalousie... Certains diraient de l'envie. Je ne sais pas. Je m'en fiche, ça me déprime de toute façon. En général, je ferme les volets et je change tous les meubles de place dans mon appartement. Je sais que tu n'aimes pas ça, tu l'exprime très bien dans ta lettre. Pour toi, chaque meuble a une place définitive et chaque changement qui te sort de ta routine te stresse et te rend agressif. C'est tellement incroyable toutes les différences que nous avons. Je ne pense pas que nous pourrions être amis dans la vraie vie. Mais pourquoi pas correspondant anonyme ? Je pourrais être Monsieur Ying et toi Monsieur Yong...Tu es peut-être une femme, mais je ne pense pas. Tes mots, tes phrases, même le contexte de ta lettre manquent de délicatesse et de féminité. J’espère que je ne t'ai pas blessé avec mes mots. Je n'ai pas envie de perdre un potentiel ami.
D'ailleurs, je n'ai pas beaucoup d'amis, c'est peut-être ce qui m'a poussé à te répondre. Je suis seul la plupart du temps. En même temps, qui voudrait rester avec moi le soir ? ça fait un peu peur...Peut-être que je fais peur finalement.
Quelque fois, je me regarde dans mon miroir, ce n'est pas le plus beau reflet qui se reflète, c'est vrai. Et toi, à quoi ressembles-tu ? Si tu réponds à cette lettre, pourrais-tu te décrire, que je t'imagine, toi mon nouvel ami, Monsieur Yong ? Ce n'est pas trop bizarre ce que je te raconte ?
Tu sais, j'ai relu ta lettre encore et encore. Et à force de la lire, je la connais par cœur, je pourrais te citer chaque mot, chaque émotion... Mais dans le fond, je sens qu'il y a quelque chose qui te dérange... Je ne sais pas comment te le dire, je ne sais même pas si tu vas me croire...
Mais en y repensant, c'est étrange...J'ai l'impression que quelque chose s'emmêle dans ma tête. Il y a des détails qui me perturbent. Comme cette histoire de couvertures...Je fais exactement pareil. Et puis les meubles que tu refuses qu'on déplace...ceux que tu as décrits dans ta lettre... ce sont ceux que je bouge, le matin, quand le soleil me fait mal aux yeux... me fait mal au cœur et brûle mon âme en un tas de cendres.
Parfois aussi, la peur que tu décris... je la ressens, sans comprendre pourquoi.
Et ce miroir... Tu l’as regardé aussi, n'est-ce-pas ?
Qui de nous deux a écrit la première lettre N qui répond à qui ? Je ne sais plus ! Ma tête me fait mal, elle cogne !
Peut-être que tu n'es pas un inconnu, après tout. Peut-être que tu es... ce que je suis quand je ne suis plus moi. Je ne sais pas encore si tu es mon double, mon reflet, ou juste la voix que je fais taire quand il faut sortir au soleil.
Mais j'ai envie qu'on continue à s'écrire, toi et moi.
Parce que dans cette lettre, je ne suis pas seul.
Parce que tu es mon seul ami, parce que... je suis mon seul...ami.
Juste moi.
La maison fantôme
Chaque année, la fête des amoureux transformait Bois-Sans-Voix, en un village de conte de fées. Les guirlandes suspendues aux arbres dansaient au rythme du vents, les odeurs de sucre et de fleurs se mêlaient, et les couples se tenaient par la main, les yeux brillants de promesse. Taylor et Marianne, eux, se tenaient serrés comme s’ils tentaient de défier le destin. Ils étaient beaux, jeunes et amoureux. Trop amoureux peut-être.
Marianne avait ce sourire qui calmait les tempêtes et Taylor, cette manière de la regarder comme si elle était la seule lumière dans sa nuit. Mais dans l’ombre, une silhouette guettait. Une femme au regarde furieux, aux ongles rongés et le cœur éclaté depuis le jour où Taylor avait murmuré à Marianne ce que son ex avait cru elle aussi entendre pour toujours : Je t’aime
Elle s’appelait Claire, et elle avait tout perdu.
Au début, elle se contentait d’observer. Elle apparaissait derrière un arbre, fondue dans la foule du marché, assise seule à une terrasse avec un café froid devant elle. Personne ne la remarquait jamais. Sauf Marianne, parfois. Une impression étrange. Un frisson dans le dos. Mais Taylor haussait les épaules « Tu te fais des idées »
La fête battait son plein ce soir-là. Les rues étaient pleines de musique, les couples riaient, les enfants couraient entre les stands. Marianne portait une robe rouge qui flottait autant de ses jambes, elle glissa ses doigts entre ceux de Taylor. Ils étaient venus pour l’attraction phare de la soirée : la maison Fantôme.
Chaque année, des acteurs locaux y jouaient des scènes d’horreurs pour effrayer les visiteurs. Cette fois, on disait que le thème était les tueurs de cinéma. Jason, Ghotstface, Micheal Myers…Une mise en scène terrifiante mais sans danger. Du moins, c’est ce que tout le monde pensait.
Dans la file d’attente Marianne frissonnait « j’ai un mauvais pressentiment » murmura-t-elle. Taylor l’enlaça, la rassura. Il croyait a un simple trac. Elle, elle n’était pas certaine. L’air semblait lourd ce soir-là, comme s’il savait que quelques d’irréversible allait se produire.
Ils pénétrèrent dans la maison. Le couloir était plongé dans une semi-obscurité, des rires nerveux fusaient ici et là. Des mannequins ensanglantés, des portes qui claquaient, des cris d’acteurs surgissant des recoins. Marianne sursauta plusieurs fois, agrippée à Taylor, il riait, elle moins.
Puis ils arrivèrent dans la salle des miroirs.
Un silence étrange y régnait. Pas un bruit. Juste leurs reflets démultiplié, déformé, troublant. Et au milieu de cette cacophonie de visages, une silhouette apparut lentement.
Masque de hockey, machette à la main. Marianne et Taylor éclatèrent de rire « Jason ! il est super bien fait ! » lança Taylor.
Mais la silhouette ne bougeait pas comme un acteur, elle s’approchait lentement. Marianne recula d’un pas, quelque chose clochait.
« Taylor… »
La silhouette leva le bras, la lame étincela un instant dans les reflets des miroirs. Puis le hurlement. Un crie déchirant, inhumain. La douleur foudroyante. Marianne s’effondra, une main sur son ventre, les doigts couverts de rouge. Taylor hurla à son tour, se précipita vers elle. La silhouette recula, puis disparut dans les couloirs sombre de l’attraction.
Le chao s’ensuivit.
Les cries alertèrent les organisateurs, les visiteurs sortirent en courant, paniqué. Le sang, trip de sang pour une lise en scène. Taylor hurlait le nom de Marianne en boucle, les mains tremblantes sur sa plaie, priant pour que ce ne soit qu’un cauchemar.
Maid Marianne ne répondait plus, elle respirait à peine. Les secours mirent quinze minutes à arriver.
Claire fut arrêtée deux heures plus tard dans un champ non loin, encore déguisée, le masque à la main. Elle n’avait pas fui. Elle s’était simplement assise dans l’herbe, les yeux perdus dans les étoiles. Quand la police lui demanda pourquoi, elle répondit simplement :
« Parce qu’il fallait que ça s’arrête, qu’elle arrête de me voler ce qui m’appartenaient. »²
Marianne, miraculeusement, survécut.
A l’hôpital, Taylor fut englouti par une tempête plus violente que la peur : la rage.
Il ne mangeait plus, il ne dormait plus, il restait là, assis à côté de Marianne, les yeux fixés sur le moniteur cardiaque, chaque « bip » resonnant dans sa poitrine comme une horloge funèbre. Et plus les heures passaient, plus une idée germait dans son esprit assombri. Il demanda à son ancien ami policier, qui ne posa pas de question, l’accès à l’adresse du poste temporaire où Claire était détenue pour son interrogatoire avant son transfert.
Une nuit, alors que la pluie martelait les vitres de l’hôpital, il sortit, les poings serrés. Il savait que Claire était dans une salle isolée, surveillée par une caméra. Mais il savait aussi que certaines zones du vieux commissariat n’étaient pas encore rénovées. Une panne de courant partielle, un moment d’ombre et…
Il la trouva assise sur une chaise en métal, menottée, l’air calme, presque apaisée. Elle leva les yeux vers lui, en souriant.
« Je savais que tu viendrais »
Taylor referma la porte derrière lui, lentement.
« Tu vas le payer »
Et ce ne fut pas un cri, pas un hurlement. Ce fut un coup, un coup net. Un revers si violent que la chaise de Claire bascula. Elle éclata de rire. Il continua, sans crier, il frappait, un coup aux côtes, puis un autre. Il la redressa, lui tira les cheveux pour la regarder droit dans les yeux.
« Tu l’as regardé souffrir. Tu l’as laissé en sang et tu m’as regardé hurler »
« Elle t’a volé à moi » murmura Claire entre deux cracha de sang. « Elle t’a volé à moi ».
Taylor la frappa à nouveau. Puis encore. Un hurlement intérieur s’échappait de lui à chaque mouvement. Ses mains tremblaient, mais il ne s’arrêtait pas. Il voulait qu’elle ressente la peur, la douleur, l’humiliation et la terreur. Ce qu’elle avait laissé derrière elle dans cette maison maudite.
Il n’arrêta que lorsque Claire perdit connaissance, le visage tuméfié, les côtes probablement brisées, le souffle court. Il sortit sans un mot, nettoya ses mains dans l’évier d’un couloir vide, revint à l’hôpital, à côté de Marianne, comme si rien ne s’était passé.
Personne ne dit jamais rien. Les caméras n’avaient rien enregistré.
Et quand Marianne ouvrit les yeux, quelques heures plus tard, Taylor avait les mains posées contre les siennes, le regard rongé de fatigue, et d’un calme effrayant. Marianne, miraculeusement, survécut. Elle passa quelques jours entre la vie et a mort, dans une chambre blanche ou le silence pesait autant que les regrets. Taylor ne quitta jamais son chevet. Il tenait sa main, lui parlait doucement, posait parfois sa tête contre son bras, comme pour sentir son souffle, même infime.
Quand elle ouvrit les yeux, la première chose qu’elle demanda fut : « C’était réel ? »
Il hocha la tête, incapable de parler. Des larmes roulèrent sur ses joues. « J’ai cru te perdre », souffla-t-il.
Elle esquissa un sourire pâle. « Tu ne te dépasseras pas de moi si facilement ».
Claire fut jugée et condamnée à vingt ans de réclusion. La psychiatrie refusa de la déclarer folle, elle avait agi avec une lucidité glaciale. Une obsession qui l’avait rongée de l’intérieur. Taylor assista au procès, Marianne non. Elle préféra rester loin, reconstruire ce qui restait.
Un an plus tard, ils reveinèrent à la fête des amoureux, mais pas dans la Maison Fantôme. Juste pour se promener, main dans la main. Taylor regarda Marianne, ses yeux toujours pleins de cette lueur malgré la cicatrice qu’elle portait maintenant sous ses côtes.
« Tu es sûre que tu veux revenir ici ? »
Elle haussa les épaules.
« Il faut qu’on reprenne possession de notre histoire »
Dans la foule, personne ne les regardait. Ils n’étaient plus les amoureux parfaits du village, mais ils étaient debout. Vivants.
Et ça c’était déjà une victoire.
Celui qui cherchait son fils
La pluie tombait un grand eau ce soir-là, elle claquait sur les vitres, il n’y avait pas de tonnerre, pas d’éclair, juste de la pluie, normal pour la saison.
Dans la maison, la bonne humeur était au rendez-vous, des rire, de la joie et des chansons. Elle chantait en coupant le pain, lui râlait, contre une chaise bancale, avec quand même un petit sourire au coin. Et leur fils, leur merveille, leur soleil malgré le temps humide, il courait en riant, protestant aussi qu’il était affamé ! Puis il trébucha sur le sol, rigolant encore plus fort de sa chute. Il se releva et défia son père du regard.
- Attrape-moi si tu le peux !
Le père ne se leva pas, mais tendit la main au passage de son enfant et fit semblant de le rater. Son fils éclata de rire par sa défaite. La mère leva les yeux de sa miche de pain et regarda la scène avec douceur et protection.
Une famille heureuse, une famille normale.
Soudainement, un coup fût donner dans la porte. Toute la famille sursauta, resta immobile. Puis un second. Le père se leva, il eut juste le temps de mettre sa famille derrière lui, que le troisième coup fit exploser la porte en plusieurs morceaux de bois. Le vent entra, engouffrant, remplaçant toute la chaleur que le feu de cheminée avait mis plusieurs minutes à leur procurer. Puis, des hommes d’aciers, des chevaliers entrèrent à leurs tours, des hommes sans cœur, plus aucune humanité, simplement des regards invisibles derrière le cas que métallique, pressée par le temps.
Le père comprit avant qu’ils parlent, il attrapa le simple couteau posé sur la table de la cuisine. Mais face aux épées, celui-ci était ridicule et dérisoire. Mais il était tenu par l’espoir, l’amour et la protection.
- Partez ! hurla-t-il la voix tremblante
Les chevaliers s’avancèrent, un pas, deux pas, un cri de douleur, un crie d’effroi, la grande lame traversa la mère de famille sans résistance, trop facilement. Comme si sa vie n’avait jamais compté.
Le père hurla, un crie déchiré mais inutile. Le sang avait éclaboussé le sol. Ils se tournèrent enfin vers le petit garçon, il ne riait plus, il avait peur. Les hommes de fer l’attrapèrent brutalement.
- PAPA !
Ce mot, cet appel à l’aide ! Le père se jeta en avant, il frappa, il mordit, il tomba, mais se releva encore et encore, mais ils étaient trop nombreux pour lui. Comme repoussèrent comme une poussière et ils partirent avec son fils, ils partirent avec le restant de toute sa vie.
Quand le silence retomba, tout devient réaliste, non, il n’avait pas rêvé. Il n’était plus vivant, plus rien ne l’était à ses yeux. Le père était immobile dans les débris de bois et de verre, mêlé au sang et à la boue. Ses mains tremblaient au-dessus du corps de sa femme, inerte, mais il n’osait pas la toucher, par peur qu’elle ne disparaisse ou peut-être espérait-il encore qu’elle se réveille. Alors qu’il regardait les yeux sans vie de son amour, quelque chose en lui céda en silence et de ce silence naquit une promesse, la promesse de se venger, la promesse de retrouver son fils.
Les années qui passèrent n’effacèrent rien, au contraire, il s’entraina nuit et jour avec cette rage dans le ventre et ce noir dans les yeux, il transforma sa douleur en une arme redoutable. Dans les rues, son commençait à circuler, comme une simple brise, puis une rumeur apparue. On disait qu’il ne dormait jamais, qu’il traversait les champs de bataille comme une tempête et qu’aucune lame ne le retenait. De cette rumeur, il devient une légende.
Le père de famille, s’entoura de quelques homme, brisés eux aussi, des hommes sans foyer, sans passé, sans peur, qui n’ont plus rien à perdre dans ce monde affreux et cauchemardesque. Il les forgea, les entraina jusqu’à ce qu’ils deviennent des machines de guerre. Il devint leur chef, leur roi sans couronne. En unissant leur haine, ils enchainèrent les batailles, firent tomber des forteresses et brulèrent des garnisons, ils arrachèrent les étendards du jeune roi et les piétina pendant des heures sans se fatiguer, puis les remplacèrent par leurs drapeaux. Un drapeau simple noir, une épée rouge en son centre. Ils continuaient même blessée, quand il enlevait une vie, il regardait la regardait droit dans les yeux pour que jamais il oublie le visage de la vengeance. Leur but était de se faire connaitre de ce roi imployable et froid.
C’était un jeune roi, trop jeune, un adolescent sans âme. On racontait qu’il était né dans le sang, qu’il n’avait jamais ri. Il punissait sans raison, il regardait les Hommes mourir sans même cligner des yeux. Il était vide de toute émotion. Mais petit à petit la vérité éclata et se propagea comme une graine poussée dans le vent : le roi avait été enlevé enfant.
Le monde bascula une deuxième fois pour le père de famille, cette rumeur lui donna un coup en plein cœur. Mais il ne tomba pas, pas cette fois, il resta debout, solide et fort. Il arrêta de combatte, et de succéder les victoires et abonna son armée et ses gloires. Son départ fut difficile pour ses compagnons, il était leur lumière dans la nuit. Cependant, il choisie avant de partir son remplaçant. Un homme aussi brisé que lui, qui avait vu comme lui sa femme et ses enfants mourir sous ses yeux dans un incendie meurtrier et volontaire. Il savait que son armée serait entre de bonne main.
- Je ne te décevrai pas.
Il arriva devant les gardes du roi, comme un homme qui entre dans sa tombe, il se laissa capturer volontairement. Quand le roi entendu du que la « héro légendaire » avait été capturé, il décida de tester sa force et sa compétence en l’obligeant à le combattre dans un duel.
Le père entra dans une arène immense, la foule hurlait, certains s’en amusait, d’autre pleurait et hurlaient d’arrêter. Il était seul, sans armure, sans peur, ne voulant qu’une chose, revoir son fils qu’il avait tant cherché. Enfin, les portes s’ouvrirent de nouveau et le roi apparut, il était grand, droit, magnifique, mais froid avec des yeux aussi vides que le néant. Il n’avait ni peur, ni colère, il n’y avait rien. L’homme reconnu immédiatement don fils, il avait grandi trop vite, vue des choses aucun d’enfant ne devrait jamais voir, il était brisé à un point que jamais personne ne saurait réparer. Ils se regardèrent dans les yeux, longtemps, trop longtemps. Sa voix neutre et calme, presque lasse.
- Je te connais.
Le père trembla, un minuscule espoir, ridicule et fragile naquit.
- Mon fils…
Le roi inclina sa tête légèrement et acquisse durement, sans émotion.
- Je me souviens. Ajouta-t-il. Ils ont pris ça aussi.
Le roi posa sa main sur sa poitrine.
- Ici, c’est vide et froid.
Le monde du père se fissura. Le combat commença, mais ce n’était pas vraiment un combat, c’était un père qui regardait ce que le monde avait fait à son enfant. Le fils l’attaquait sans aucune hésitation, il était précis et rapide. Le guerrier esquiva encore et encore. Il aurait pu frapper milles fois, mais jamais il ne fera de mail à son fils. Il avait été la quête de sa vie.
- Défends-toi !
- Non…
- Pourquoi ?
Le père souris, épuisé.
- Parce que je t’ai déjà perdu une fois.
Son fils arrêta de combattre et baissa son épée. Il le regarda une dernière fois, le néant l’engloutit de nouveau. La lame froide entra, directe. Le père vacilla, ses genoux touchèrent le sable et le bruit de la foule s’éloigna. Sa vision se flouta, mais l’image de son fils était nette. Il leva sa main tremblante avec hésitation, il toucha le visage de son fils. Ses yeux se noyèrent de larme, mais son visage était détendu comme soulagé d’aller rejoindre son épouse.
- Tu es…devenu si grand…mon fils…
Sa voix n’était plus souffle et ses yeux brillait par les lames et l’amour infini qu’il ressentait pour lui et pour sa femme. Son fils ne bougea pas, il le regardait mourir et comprenait ce qui se passait, mais il ne ressentait rien.
- Je suis désolé… Murmura le père. De ne pas avoir…été là…
- Ce n’était pas ta faute. Répondit le roi. Ses mots étaient juste, mais froid.
Le guerrier ferma les yeux une seconde, puis les réouvrit une dernière fois.
- Laisse-moi rester…encore un peu… je t’en prie…
Mais la vie ne se négocie pas et son corps céda lentement. Le roi resta debout, immobile, son regard fixé sur cet homme qu’il reconnaissait. Mais tout ceci ne lui dit rien. Le vent se leva dans l’arène, soulevant un peu de sable effaçant qui retomba dans le sang de son père
Et pour la première fois, le roi ressentit quelque chose, pas de l’amour, ni de la tristesse, non. Juste un vide encore plus grand.
La seconde personne
Elias était un homme quelconque. Une vie quelconque. Sa peau était terne.
Ses cheveux étaient ternes. Même son regard… était terne. Le bonheur avait quitté son corps depuis longtemps.
« À qui la faute ? » se demandait-il chaque matin devant son miroir.
À son travail, peut-être. À cette haine qu’il recevait à longueur de journée.
À ces insultes, toujours les mêmes, qui finissaient par s’infiltrer sous la peau.
Il s’habilla. Toujours pareil. Pantalon bleu foncé. Tee-shirt blanc. Pull polaire gris.
Il passa un peigne dans ses cheveux. Son épi, comme chaque matin, refusa d’obéir.
Alors il mouilla le peigne, recommença. Encore. Rien ne changeait jamais.
Il soupira.
Dans la cuisine, il s’assit à sa place. La même. Face à sa petite télévision. Il se servit un café dans l’unique tasse qu’il possédait.
Puis elle arriva. Caroline. Sa femme, sa lumière, elle l’embrassa doucement et, pour la première fois de la journée…
Elias sourit, elle était sa seule raison de vivre.
Il prit la route, les mêmes feux rouges, les mêmes râleries, le même passage piéton, avec la même vieille dame trop lente, mais il était heureux, pas d’aller au travail, d’avoir une femme qui l’aime pour ce qu’il est.
Puis le parking, toujours la même place. Elias était démarcheur,
il appelait des inconnus pour vendre des panneaux solaires. Et toute la journée…
on le détestait. Il encaissait. Encore et encore. Mais parfois, il pensait à Caroline. Et ça suffisait à tenir. Il ne gagnait pas une fortune, mais il voulait qu’elle ne manque de rien.
Pendant sa pause, son téléphone vibra, c’était Amélie, sa petite sœur. Un message accompagné d’une photo qui représentait le téléphone de Caroline avec une notification de « Anthoto ».
Son cœur rata un battement.
Il lit le message à plusieurs reprises : « Je suis chez ta femme. Elle est descendue à la cave. Son téléphone a sonné. J’ai noté le numéro. Je vérifie si c’est le même. Je te redis. »
Amélie et lui… c’était explosif. Toujours à se disputer. Mais toujours à tout se dire. Un jour, il lui avait raconté que Caroline était rentrée en larmes et lui avait avoué un baiser avec un collègue, le fameux Anthony.
Mais ils avaient recollé les morceaux. Du moins…c’est ce qu’Elias croyait. Il ne rappela pas. Il laissa Amélie fouiller. Elle était douée pour ça. Il savait qu’avec sa petite sœur, il aurait des réponses à ses question tôt ou tard.
Les heures passèrent et les insultes aussi. Puis le téléphone sonna. Amélie de nouveau. Mais cette fois-ci, elle l’appela directement. Il savait que c’était mauvais signe.
- Je suis désolée, Elias… C’est bien lui. Anthony. C’est lui derrière les messages. Caroline t’a menti…
Le monde s’effondra d’un coup, comme si le sol avait disparu, comme s’il tombait dans le vide. Caroline. L’amour de sa vie. Celle à qui il avait tout redonné.
- Elias ? Tu es là ?
Il raccrocha, il avait pris sa voiture et il conduisait trop vite. Ses mains tremblaient.
Son cœur cognait. Arrivé devant chez lui, il resta figé. Incapable d’ouvrir. Puis il entra.
- Elias ?
- Tu m’as menti.
Sa voix était brisée.
- Tu m’as regardé dans les yeux… et tu m’as menti. Tu m’as dit que ce n’était pas lui…
- Laisse-moi t’expliquer ! Tu me reproches ce baiser à chaque fois que tu doutes !
- Quoi ?! Et ça t’énerve que je te rappelle que tu m’as trompé ?!
- Oui ! C’est fatiguant.
Elias se rapprocha d’elle, à tel point qu’il pouvait sentir son parfum.
- Alors imagine à quel point ça me touche de devoir vivre avec ça ! De t’imaginer avec lui, de savoir que les lèvres qui m’ont embrassé, que ces lèvre qui m’ont dit « je t’aime », qui m’ont donné tant d’amour, on été sur les lèvres d’un autre !
- …
Il ne bougea pas.
- À l’époque… c’était compliqué… Ce n’était pas voulu… On ne s’est jamais revus… on parle juste…
- Arrête. Je t’avais laissé le choix. Lui ou moi. Tu as fait semblant de me choisir.
Le Silence retomba
- J’ai cru en toi… murmura-t-il. Je t’ai cru. Tu étais mon âme sœur !
- Je t’aime !
- NON ! Sa voix explosa.
- Si tu m’aimais, tu l’aurais supprimé ! Bloqué ! Effacé ! Moi, je l’ai fait ! Pour toi avec Sarah ! Tu m’as manqué de respect… à chaque fois.
Elle pleurait et lui aussi. Mais ce n’était pas les mêmes larmes.
- Si tu aimes deux personnes… choisis la deuxième.
Il la regarda une dernière fois.
- Parce que si tu aimais vraiment la première… tu ne serais pas tombé amoureuse de la seconde personne.
Puis, il partit avec la réponse qu’il cherchait. La route devint floue, son cœur hurlait et son corps aussi. Il s’arrêta près d’un champ, il n’arrivait plus à respirer. Alors il arracha son pull et le jeta.
Puis il courut jusqu’à tomber à genoux. Et hurler. Un cri animal.
Un cri qui déchire. Il venait de tout perdre.
Il retourna au travail en retard, vide et débraillé, il s’assit et comme si rien ne s’était passé, il prit le téléphone.
- Allô, Monsieur Sapino, je vous appel pour vous faire bénéficier des nouveau pannea…
- … Je m’en fou espèce de cocu !
Le mot resta suspendu, puis quelque chose céda. En tapant le numéro de téléphone sur internet, il trouva le visage. De son interlocuteur sur internet.
Alors, il quitta le bureau et roula sans s’arrêter, jusqu’à un fast-food, un endroit sans importance. Comme lui. La colère n’avait pas disparue, mais elle avait diminué.
Elias s’assit, mais ne mangea pas, il sortit l’étui, un magnifique couteau, avec une petite gravure « Tu es mon éternité. »
Il eut un rire vide puis il leva les yeux. Et le vit. Le jeune homme du téléphone qui l’avait insulté. Tout explosa.
Il se leva et couru vers lui et lui entailla légèrement la côte. Soudain quelqu’un le retint de force, pour qu’il ne commette pas l’irréparable.
- IL EST LÀ LE COCU ! hurla Elias. TU TROUVES ÇA DRÔLE ?!
Ses yeux étaient fous.
- JE SUIS COMME TOUT LE MONDE ! JE MERITE LE RESPECT !
Puis…Il se calma et en silence, d’un geste lent, il prit son couteau contre lui. Il tomba au sol, des larmes roulèrent encore sur ses joues, des larmes de trahison et de cœur brisé.
Elias n’avait pas survécu. Mais au fond…Il était déjà mort avant, le jour où il avait compris
qu’il ne suffisait pas.
Caroline n’avait pas tenu le couteau. Mais elle avait brisé ce qu’il restait de lui. Et parfois…
c’est suffisant pour tuer quelqu’un.
Il est revenu jouer
Il était tard, près de trois heures du matin. Un silence de mort régnait. Pourtant Coline ne parvenait pas à éteindre la lumière de sa chambre. Elle savait qu’au moment où le noir envahirait la pièce, les ténèbres prendraient le dessus sur toute la maison.
Jadis, des gens avaient trouvé la mort dans cette demeure. Des fins naturelles ou violente ? Elle ne savait pas, mais une chose était certaine : à l’heure où d’autre se plongeaient dans les rêves, c’était l’enfer qui venait la visiter et non le marchand de sable comme on lui avait promis enfant.
La silhouette était grande, mince et noire, pas le noir de la nuit après une fête arrosée avec des amis. Non, un noir sombre, venu tout droit de ses pires cauchemars.
Alors que son regard était figé, surveillant le moindre mouvement de l’entité, des coups retentirent dans le mur.
« Bam »
« Bam »
« Bam »
Le cœur de Coline battait si fort qu’elle avait l’impression que l’entité pouvait l’entendre, le sentir, le transpercer. Le poltergeist était revenu. Comme tous les soirs depuis sa première nuit dans cette maison.
Elle sentit alors sur ses chevilles, des mains qui remontaient doucement le long de ses jambes. Un souffle rauque effleura son cou, faisant trembler quelques mèches de cheveux.
Coline n’arrivait plus à réfléchir. Sa dernière nuit approchait. Les mains se posèrent sur son cou et serrèrent, de plus en plus fort.
- A…l’aide…murmura-t-elle, peinant à articuler les quelques souffles qui lui restaient.
Elle se réveilla brusquement, elle s’était endormit, elle était allongée sur le sol froid du salon. Le jour s’était levé sans elle. Elle n’avait aucun souvenir de s’être évanouie ou même d’avoir crié.
Sur l’écran de l’ordinateur, un mot s’affichait, écrit en lettres blanches sur fond noir :
« COLINE »
Derrière elle, des rires d’enfants et des bruits de pas résonnaient dans toute la maison. Elle se retourna, mais rien, seulement le silence. Mais sur l’écran, quelque chose avant changé. Son prénom avait disparu, l’écran s’éteignit subitement, ne laissant apparaitre que son reflet.
Mais en s’approchant, Coline vit une silhouette derrière elle. Elle n’osa pas se retourner. Puis le noir complet.
***
Un souvenir de la jeune femme remonta à la surface. Celui du petit garçon au tient livide qui vivait leur grenier, il leur avait supplier de jouer à cache-cache. Coline et son petit frère, Sébastien avait accepté innocemment. Coline s’était cachée sous la table de la cuisine ? non trop facile s’était-elle dit. Mais les rideaux du salon, étaient une cachette parfaite.
Delà, elle pouvait voir la cuisine. Sa mère préparait son gâteau au chocolat préféré, toujours avec pleins de grumeaux, avec des boules blanches de farine mal mélangées. Elle n’avait jamais été douée pour les desserts.
Sebastien entra dans la pièce, existé à l’idée de gagner. Mais où se cacher ?
L’entité lui murmura quelque chose à l’oreille et pointa le four.
Son visage se transforma, il avait un énorme sourire, trop grand, trop inhumain. Ses yeux se perdirent leur lumière, comme contrôlé par des fils invisibles. Sébastien ouvrit le four et y entra. L’esprit referma la porte et s’éloigna. Coline avait tout vu, et elle n’avait pas bougé.
***
Quand la jeune femme ouvrit les yeux, elle était de nouveau allongé sur le sol glacé de son salon. Elle hurla, un hurlement déchirant, après des années de silence. Elle tenait une boîte métallique, elle ne savait pas d’où elle venait. Elle l’ouvrit. A l’intérieur : Une photo, un collier, une dent d’enfant.
Sur le miroir du salon, une image se forma, c’était le petit garçon fantomatique qui avait tué son petit frère. Il tenait une feuille, un seul mot était inscrit :
« Coucou »
Coline éclata de rire, mais c’était un rire brisé, étranglé et vide.
« C’était juste un jeu… »
Elle avança vers le miroir, une main tendue. Le verre fondit comme de l’eau noire, Coline y entra.
On ne retrouva jamais son corps.
Je t’ai aimé assez fort pour te ramener
Elle se réveilla en sueur, con cauchemar horrible encore en tête. Elle eu envie de hurler, mais l’heure n’était pas en faveur de ce défoulement. Les secondes défilaient en même temps que son cœur s’apaisait.
Elle prit une minute pour regarder sa chambre plongée dans le noir. Elle tendit l’oreille, guettant un bruit, un souffle, quelque chose qui trahirait une présence. Mais seul le tic-tac régulier de l’horloge murale répondait ai tumulte de son esprit.
Ses draps trempés collaient à sa peau comme un rappel du rêve dont elle peinait à se détacher. Lentement, elle se redressa, les mains tremblantes, effleurent le bord de son lit comme si le sol pouvait soudainement se dérober sous elle. Puis en écoutant plus attentivement, un léger ronflement pouvait transpercer le calme de la nuit. Juliette se retourna vers la source du bruit somnolent. C’était Mike, son mari, qui dormait profondément sans se douter une seconde que sa moitié était en plein éveil Elle l’aimait tant son époux.
Elle le contempla un instant, laissant ses yeux glisser sur les traits détendus de son visage. Il avait cette manière de s’abandonner au sommeil comme s’il ne craignait rien, comme si le monde ne pouvait jamais l’atteindre. Un soupir lui échappa et ce simple ronflement, banal en apparence, venait pourtant de l’ancrer dans la réalité : il était là, avec elle et rien pas même ses pires cauchemars ne pouvaient effacer ça.
Pour ne pas perturber sa tendre nuit, elle préféra s’abandonner au salon. Sa peau humide frissonna au salon. Elle se prépara un grand chocolat en abusant sur la poudre de cacao, puis sortit un petit album décoré de petite dentelle. Brodé en lettre d’or : « Le mariage de Mike et Juliette ».
Elle ouvrit la première page, une vague de nostalgie envahie la pièce. Les premières photos la montrèrent rayonnante dans sa robe ivoire, main dans main avec Mike, tous deux figés dans un éclat de bonheur pur. Le genre de joie qu’on croit éternelle quand on la vit.
Juliette effleura la photo du bout des doigts, comme si elle pouvait en ressentir la texture, comme si ce toucher allait la ramener à cet instant suspendu.
Un sourire fugace naquit sur ses lèvres, teinté d’une mélancolie qu’elle n’avait pas appelée. Le rêve flou, avait laissé en elle une sensation de perte, comme si quelque chose menaçait ce qu’elle avait de plus précieux. Et si ce bonheur n’était qu’un mirage sur le fil ?
Quelque chose n’allait pas, plus elle essayait, plus son instinct s’affolait. Elle prit la photo d’elle et son mari, courut dans la chambre. Son mari, redressé droit comme un « i », l’attendait de pied ferme, un sourire malsain. L’effroi la paralysa. Ce n’était pas Mike qui dormait paisiblement à ses côtés.
- Qui… qui êtes-vous ? balbutia-t-elle, la voix étranglée par la panique.
L’être, ou ce qui lui ressemblait, inclina lentement la tête, toujours ce sourire figé sur le visage, trop large, trop tendu pour être humain. Ses yeux n’étaient plus ceux de Mike, ils étaient vides, sombres, comme deux puits sans fond. Il ne répondit pas, il se contenta de se lever lentement, chaque mouvement beaucoup trop fluide, comme une marionnette tirée par des files invisibles.
Juliette recula d’un pas, la photo toujours serrée contre elle, comme si ce fragment de nostalgie pouvait la protéger de l’horreur qui s’talait devant elle.
- Tu ne devrais pas fouiller dans les souvenir Juliette, murmura-t-il d’une voix trop douce.
Elle sentit son cœur exploser dans sa poitrine, il connaissait son nom ! Il connaissait tout d’elle, sa voix intérieure, ses gestes et même sa manière de préparer le chocolat chaud : avec trop de cacao en poudre. Mais ce n’était pas Mike.
- Qu’as-tu fait de lui ?! cria-t-elle, la gorge nouée d’angoisse.
Le faux Mike pencha la tête de l’autre côté, comme un enfant en pleine réflexion. Puis il montra du doigt la photo qu’elle serrait.
- Il est là, là où tu l’as enfermé Juliette.
La jeune femme baissa les yeux et remarqua quelque chose qu’elle n’avait jamais vu dans l’image. Une silhouette floue derrière eux…dans l’ombre du cadre. Ses doigts tremblants approchèrent la photo pour l’examiner de plus près. Elle avait tellement de fois regarder cette photo, elle en était sûr, cette silhouette n’était pas là avant. Elle connaissait cet album par cœur, chaque page, chaque sourire…Mais cette ombre…elle était nouvelle. Juliette eu soudainement un moment de recul, elle avait cru un instant que cette tâche floue bougeait, elle se frotta les yeux…elle n’avait pas halluciné, sous ses yeux la photo palpitait légèrement, comme si le papier respirait. La silhouette s’avançait très lentement, ce n’était que légèrement perceptible, mais chaque seconde elle devenait plus nette, jusqu’à devenir une forme humaine, immobile, derrière eux. Mais maintenant, elle voulait sortir de l’image.
Juliette lâcha la photo, qui tomba au sol dans un bruit sec. Le faux Mike s’était encore rapproché. Il n’était plus qu’à un mètre, son sourire avait disparu laissant la place à un rictus malaisant.
- Tu nous as laissé entrer Juliette, tu ne te souviens pas ? le soir où tu as souhaité qu’il revienne…à n’importe quel prix...Alors que la mort te l’avait arraché.
Et tout lui revint. La douleur, l’absence, le vœu murmuré dans le noir devant la photo et cette bougie qu’elle n’aurait jamais dû allumer. Ce n’était pas une prière, mais une invocation.
Par désespoir d’avoir perdu l’amour de sa vie, de se coucher chaque soir dans ce lit froid, de ne plus sentir ses mains, ni de voir son sourire si doux. Par désespoir de ne plus entendre sa voix, ni son « je t’aime mon chat », de ne plus revoir son plus grand bonheur. Juliette avait commis l’inséparable. Elle devait payer maintenant. Mike lui avait été rendu…d’une certaine façon.
Juliette tomba à genoux, les yeux hurlant de terreur et de douleur. Alors que la noirceur du faux Mike arrivait à sa hauteur, elle prit la photo et la retourna. Derrière, les vœux qu’elle lui avait écrits le jour où ils s’étaient dit « oui ». La jeune femme prit sa voix la plus douce et commença à les lire.
- « Je te promets de te suivre dans la lumière comme dans l’ombre. De rire à tes côtés, de pleurer, de vieillir, et même…de te chercher si tu te perds. »
Le faux Mike s’arrêta. Son visage se tordit. La photo brillait d’une lumière dorée. Juliette continua, malgré les larmes, malgré la peur.
- « Et si un jour tu quittes ce monde, je promets de ne jamais laisser les ténèbres me prendre. Car tant que je t’aime, tu es vivant en moi. »
Il hurla puis recula. La silhouette dans la photo vacilla, puis disparut. Une paix étrange envahi la pièce, Juliette réouvrit les yeux. Elle était de nouveau seule, le lit vide. Mais sur le dos de la photo, une ligne nouvelle était apparue.
« Merci…mon chat. »
La puissance de l’amour véritable pouvait tout vaincre. Et ce soir, elle comprit que Mike vivrait en elle pour toujours et à jamais. Comment refaire sa vie sans la personne la plus importante à nos yeux et à notre cœur ? impossible.
Ne pouvant vivre ainsi, la photo serrée contre sa poitrine, Juliette ouvrit la fenêtre de leur chambre. Le vertige du troisième étage lui fit légèrement tourner la tête. Le vent froid s’engouffra dans son pyjama en coton. Ses cheveux firent une dernière danse avec le vent d’hiver.
Elle ferma les yeux, puis elle sentit une chaleur, une caresse invisible. Le parfum de Mike dans l’air. Et dans le reflet du carreau, elle le vit, juste un instant. Son sourire tendre, ses yeux remplie d’amour.
Juliette trembla, son regard descendit sur la photo. Les lettres en or brillaient plus fort. Et elle comprit, il était temps de vivre, pour lui et avec lui en elle, pas dans l’ombre, mais dans la lumière de leur histoire. Elle se leva forte de sa douleur, fière de son amour, et vivante.
Elle savait cependant que plus jamais elle ne tomberait amoureuse. Son seul et unique amour était devenu un ange qui l’attendait sur une étoile.
La vache matriarche
Le vent s’était levé brutalement ce soir-là, chargé de l’odeur de terre mouillée et de rouille, comme si le monde entier empestait la peur. Les feuilles mortes tourbillonnaient sur la route forestière, frappant les jambes d’Élodie. La lune peinait à percer l’épais feuillage des arbres, projetant des ombres mouvantes sur le sol humide. Chaque pas résonnait, amplifié par le silence oppressant de la nuit. Le froissement du vieux blouson en jean qu’elle portait semblait se transformer en murmure inquiétant à ses oreilles : “Ne viens pas ici…”.
Élodie frissonna, serrant ses mains dans ses poches, sentant son cœur battre si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait éclater. Chaque craquement des branches sous ses pieds, chaque souffle de vent lui donnaient l’impression d’être observée par des yeux invisibles. Elle se surprit à regarder derrière elle, encore et encore, s’attendant à voir une silhouette surgir des ténèbres.
Puis elle aperçut la grille du Val-Mortier. Sur ses vieilles charnières rouillées, la porte se balançait doucement, émettant un grincement strident qui ne passait pas inaperçu. Le hangar, vaste et sombre, dressait ses poutres menaçantes vers le ciel nocturne. Une odeur âcre monta dans l’air : foin moisi, humidité stagnante, et quelque chose de métallique, comme le sang séché d’anciennes histoire horreurs oubliées. Malgré la peur qui lui glaçait le sang, Élodie franchit le portail. Ses mains tremblaient et son souffle était court, mais une force étrange semblait la pousser en avant, comme si une attraction silencieuse et irrésistible l’attirait vers la ferme. Chaque pas qu’elle faisait au-delà de la grille grinçante la plongeait plus profondément dans l’inconnu, partagée entre la terreur et une fascination morbide. Son regard, passait des ombres en mouvement au bâtiment sombre qui se dressait devant elle. Pourtant, malgré son appréhension grandissante, elle poursuivit sa route, incapable de résister à l’appel mystérieux de la nuit.
Un souffle lourd fit trembler le plancher sous ses pieds. Élodie recula. Un frisson glacial lui parcouru la colonne vertébrale. Elle voulut fuir, mais quelque chose la clouait sur place, quelque chose d’invisible et de monstrueux, mais qui la forçait à avancer.
Puis, une masse noire se découpa dans l’obscurité. Une vache immense, d’un noir profond émergea du hangar. Ses yeux rouges brillaient comme des lanternes diaboliques. Elle ne broutait pas. Elle ne respirait pas. Chaque muscle de son corps semblait tendu, prêt à bondir avec une intelligence malveillante. Son regard fixait Élodie. Un regard conscient et calculé. La vache agissait consciemment.
Sur le mur du fond, des photos jaunies, des lettres froissées et des dessins d’enfants attiraient le regard. Parmi eux, un visage souriant : celui d’une femme. Un carnet, posé à côté, racontait l’histoire tragique de la ferme.
Les jeunes du village ont encore pénétré ma ferme pour torturer mes vaches…parfois jusqu’à leur mort. Je peux encore entendre leurs rires cruels résonner dans mes oreilles... Je sens la colère et la douleur qui me transpercent… Mes pauvres vaches, je n’arrive plus à les protéger... Je vais abandonner ma forme humaine lors d’un rituel ancien pour devenir la vache-matriarche, protectrice et vengeresse de cette ferme. Après ça, chaque bête, chaque poutre, chaque planche semblera respirer avec moi, imprégnée par ma rage silencieuse et immortelle.
Mes yeux rouges me brûlent, et l’air autour de moi semble se resserrer et aspirer chaque souffle que je prends. Mes jambes tremblent à chaque pas que je fais, comme si la ferme elle-même voulait me retenir.
Élodie recula, trébucha sur une planche pourrie et tomba à genoux. Sa respiration était saccadée, son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait exploser. Un souffle chaud glissa sur sa nuque. Il sent le foin moisi, le sang séché. Un mélange de peur et de vengeance la traversa jusqu’aux os. Elodie n’avait jamais eu aussi peur de sa vie. Le hangar semblait se resserrer autour d’elle, chaque poutre se tordait, chaque mur respirait. La vache-matriarche inclinait la tête, et le noir total engloutissait tout, absorbant le moindre souffle de lumière.
- Maintenant… tu appartiens à la ferme… murmura la vache de ferme, sa voix résonnant dans chaque planche du hangar.
Les froissements de paille, les coups de sabots, les gémissements des autres vaches se mêlaient en un vacarme infernal. La jeune femme tenta de se relever, trébucha encore, se releva, mais chaque mouvement semblait augmenter la présence de la bête. Chaque souffle qu’elle prenait sentait le foin, le sang et l’humidité. Elle cria, mais son cri fut avalé par le grognement de la matriarche. Les ombres semblaient bouger, projetant des silhouettes dansant sur les murs et le plafond et formant des visages grotesques qui semblaient comprendre chaque détail de cette macabre aventure.
Et puis, un rire clair résonna dans sa tête. Les images de sa vie innocente, se mêlaient aux visions des vaches mutilées. La ferme vivait. Elle respirait. Elle se nourrissait de peur, de douleur et de la vengeance.
- Tu ne partiras pas… souffla la matriarche, ses yeux rouges flamboyant dans l’obscurité. Tu appartiens à la ferme.
Le vent s’engouffra dans le hangar, soulevant les papiers. La respiration lourde des bêtes et le craquement des planches formaient un cercle étouffant autour d’Élodie. Ses jambes fléchirent. Chaque mouvement était inutile. Le temps ralentissait et elle sentait son esprit basculer sous la terreur.
Elle crut entendre des voix… des chuchotements de fermiers, de fantômes qui suppliaient et la menaçaient à la fois. La vache-matriarche s’avança lentement, chaque pas vibrant dans tout le hangar. Les autres vaches encerclaient Élodie, formant un labyrinthe vivant. Elle tenta une dernière fois de fuir, trébucha encore, tomba face contre le sol, et sentit le souffle chaud de la matriarche sur sa nuque. Chaque mouvement de sa tête, chaque battement de son cœur, chaque inspiration lui donnait l’impression de sombrer dans un cauchemar éveillé.
Les yeux rouges brillaient toujours, fixes. Le hangar semblait se refermer sur elle, respirant avec elle. La terreur était totale. Elle hurla, mais son cri fut englouti par les grognements et les souffles de la matriarche et des autres vaches.
Et dans le noir absolu, les yeux rouges de la vache-matriarche scintillaient encore plus, attendant la prochaine victime, prête à défendre sa ferme, sa vengeance et son empire… pour l’éternité.
Sur le bord des rails
Assises au bord des rails, la petite fille aux deux couettes cuivrées que personne ne remarquait attendait. Mais qu’attendaient-elle, seule, dans cette petite gare ? Les trains y passaient sans âme, les gens sans regard, et pourtant elle, immobile, semblait faire partie du décor depuis toujours. Sa robe cardigan verte démodé lui moulait légèrement la taille, tirant sur ses frêles épaules. Le tissu paraissait usé, presque lustré par le temps, comme si elle l’avait porté pendant des années. Pourtant, personne ne semblant sans soucier.
Ses mains sages reposaient sur ses genoux, les doigts entrelacés, elle était comme une poupée qu’on aurait oubliée là. Ses jambes fines pendaient dans le vide, ses chaussures noires vernies et usé se balançaient au rythme de ses pensées vides. Ses yeux clairs, d’un vert pâle, presque translucide scrutaient la foule. D’ailleurs, il y avait du monde aujourd’hui, beaucoup trop de monde.
Nous étions lundi…ou peut-être mercredi, peut importait à vrai dire. Les jours dans une gare se ressemblent tous : un continu d’allées et retours, de départ et d’arrivée, parfois avec des adieux et des pleurs, des câlins ou de l’amour, mais le plus souvent, sans un mot…Loin de tous les films qu’elle connaissait. Les travailleurs pressés râlaient contre leurs horaires, contre leurs patrons trop idiots pour savoir gérer leurs entreprises ou contre la plus fine qui collaient leurs manteaux. Leurs pas résonnaient, leurs portables résonnaient, leurs voix montaient, tout n’était que bruit et mouvement.
Et pourtant, personne ne la voyait. Cette pauvre petite fille perdue.
Personne ne semblait remarquer cette petite silhouette immobile au bord des rails, cette enfant qui ne bougeait pas d’un souffle, comme si le monde entier tournait sans elle.
Parfois son regard s’attardait sur un visage, un homme distrait, une mère débordée, un adolescent endormi sur son sac d’école. Ses lèvres esquissaient alors un sourire fugace, presque timide, mais aussitôt effacé. On aurait pu croire qu’elle cherchait quelqu’un, qu’elle attendait un retardataire, un proche, une main qu’elle aurait perdue.
Mais nul ne venait.
Un train entra en gare. Il grondait, il grinçait, soufflant, secouant, faisant trembler les vitres et le cœur des plus sensibles. Le vent se leva, faisant voler ses couettes, soulevant un instant le tissu de sa robe. Les gens passèrent le regard fixé devant et s’entassèrent dans la wagons, se poussant pour être sûr de rentrer. La petite, elle, resta immobile. Ses yeux suivaient les portes qui se refermaient. Et quand le train s’éloigna, avalé par la brume, le silence revint.
Un lourd silence. La gare sembla soudain immense, comme figé dans le temps, on aurait dit qu’elle retenait son souffle, attendant la prochaine vague. La petite fille, elle, ne bougea pas, elle attendait encore.
Les jours passaient, peut-être même les semaines. Parfois on aurait juré la voir à l’aube, quand le brouillard caressait les rails. Ou au crépuscule, quand les lampadaires jaunes des quais commençaient à clignoter. Toujours là, au même endroit, avec le même air clame et sage.
On racontait que les cheminots, en rentrant tard, apercevait une forme fluette assises là, les pieds balançant dans le vide. Mais à chaque fois qu’ils s’approchaient, il n’y avait plus rien.
Un soir pourtant, quelqu’un la vit vraiment. Un vieil homme fatigué, le dos vouté par les années et les valises trop lourdes qu’il trainait derrière lui. Ses pas lents résonnaient sur le sol, il leva les yeux et la vit, elle était là, à quelques mètres de lui. Petite, fragile, les cheveux d’un cuivre doux dans la lumière des lampadaires. Il ralentit intriguer.
Leurs regards se croisèrent, la petite sourit, un petit sourire simple et pur. Il s’arrêta, surpris, presque ému. On ne lui souriait plus comme ça depuis longtemps. Et puis, il cligna des yeux, juste une fraction de seconde, juste le temps de reprendre son souffle. Elle avait disparue, le banc était vide.
Le vent se mit à souffler plus fort, emportant quelques feuilles mortes sur le long des rails. Le vieil homme resta planté là, le cœur battant, ne sachant pas s’il avait rêvé. Puis, il demanda autour de lui, il questionna les voyageurs, les agents, les vendeurs de kiosque à journaux. Il décrivit la fillette, sa robe verte, ses couettes, son regard clair. Mais personne n’avait rien vu. Certain haussèrent simplement les épaules, d’autres rirent, le prenant pour un vieux fou. Mais lui savait, il ne n’avait pas imaginé cette présence. Il la connaissait déjà, quelque part, dans un coin de sa mémoire.
Car il se souvenait, oui, il se souvenait de cette vieille histoire que tout le monde avait oubliée. Celle d’une petite fille qui, un soir d’hiver, avait échappé à la vigilance de sa mère. Le quai était glissant, le train arrivait trop vite. On avait crié, couru, tendu les bras. Mais c’était trop tard. Le choc avait été brutal et le silence, encore plus. Ils avaient pleuré longtemps. C’était une enfant si belle, si douce, si pleine de vie…si sage. Une petite curieuse et passionnée par les trains. Elle aimait regarder les voyageurs partir, imaginer leurs vies, leurs destinations. On disait qu’elle voulait devenir conductrice, pour « siffler les locomotive ». Mais le destin, cruel, l’avait arrêtée en plein élan. Ses parents n’avaient plus été les mêmes. Le chagrin et la douleur les avaient éteints quelques années plus tard.
Depuis, parfois, quand la nuit tombe et que le vent siffle entre les rails, on dit qu’une petite fille aux couettes cuivrées s’assoit à la même place, toujours au même endroit, toujours avec ce regard paisible.
Les trains passent, les gens défilent, mais elle ne bouge pas, elle ne pleure pas, elle ne cherche plus, car elle n’attend plus, elle veille et s’assure que plus personne ne s’approche trop prêt du bord, qu’aucune main ne se perde dans la foule. On raconte même, que parfois, quand un enfant échappe à la vigilance de ses parents, un souffle invisible le retient et le faire reculer.
Alors les plus ancien murmurent :
« C’est la veilleuse des quais. »
Une légende née d’un drame, devenue lumière. Un souvenir qui veille, encore et toujours.
Le prix du portail ouvert
Elle regardait son aîné, Sacha, jouer avec Noisette, leur petit Yorkshire terrier. Ils jouaient à « Battle Grrrr », comme son papa, Sacha en était fan. Père et fils pouvaient passer des heures à s’affronter, créer des équipes et chercher des artefacts imaginaires. Parfois ils se disputaient gentiment sur les meilleures stratégies à adopter. Et quand Simon, son père ne voulait pas jouer avec Sacha, il courrait vers noisette comme-ci celui-ci était son monstre.
Diana souriait en les regardant jouer tous les deux dans le jardin, savourant cet instant de bonheur.
Mais sous ce magnifique ciel bleu, papa était partie travailler. Il tenait une petite brasserie familiale dans le centre-ville, un petit coin chaleureux connu pour son ambiance conviviale et ses plats fait maison. Avec les beaux jours, la terrasse ne désemplissait pas et il devait jongler entre les petits imprévus, les employé et les sourires de façade.
Diana comprenait, mais chaque départ laissait un vide. Alors, quand elle n’avait plus rien à faire, ce qui n’était pas fréquent, elle allait s’allonger sur son transat, regardant son fil courir après Noisette. Ce petit chien qu’elle avait eu bébé, non sevré et maltraité. Elle l’aimait énormément.
Anne, la petite dernière dormait paisiblement contre elle, la maman glissait ses doigts dans les boucles fine de sa fille, son cœur partagé entre tendresse et mélancolie.
Puis soudain tous devinrent noir, le souvenir s’interrompit net. Et l’écran devint noir. Diana avait oublié qu’elle était simplement en train de regarder une vidéo. Tout avait l’air si réel.
Sacha fondit en larme, secoué de sanglot. Il supplia sa mère de relancer la vidéo. C’était devenu presque un rituel. La jeune femme hésita, la gorge nouée, puis rappuya sur lecture.
Son fils allait voir une psychologue depuis quelques jours, elle lui avait expliqué que revivre cette scène encore et encore était pour lui sa façon de faire le deuil. Mais pour Diana c’était une torture de revoir le dernier souvenir de Noisette, son chien d’amour, son complice de tous les jours, son meilleur ami et le meilleur ami de Sacha. Il dormait à ses pieds, le suivait partout, posait sa truffe humide sur ses genoux quand il était mal. Noisette était tout pour elle et son fils et Diana ne supportait plus de voir son enfant sombrer dans tristesse. Il ne mangeait plus vraiment, ne jouait quasiment plus, même à « Battle Grrrr » ou ses monstres étaient sacrés. Emman quant à elle, ressentait les émotions dans la maison, elle riait moins et passait ses journées à dormir, comme si fermer les yeux lui permettait de ne pas affronter la tension qui imprégnait chaque recoin de la maison.
La mort de Noisette n’avait rien d’un accident, c’était sa faute. Ce matin-là, elle était partie faire les courses. Une sortie banale, quotidienne, obligatoire. Simon avait proposé de rester avec les enfants pour passer du temps avec eux. Diana avait simplement souri. Une heure pour souffler, seule, sans crie, sans pleure, sans plainte ! Mais à son retour, les bras chargés de sacs, elle ne referma pas le portail. Il a fallu d’une simple négligence et une demi-seconde d’inattention, pour que Noisette, curieux, vif et toujours prêt à explorer et courir, saisie l’opportunité de s’élancer.
- Non ! Noisette ! cria Diana paniqué
Simon et Sacha sortirent en courant alerté par le cri.
- Noisette ! Hurla Sacha, la voix brisée.
Ce qu’ils virent ensuite le hanterait toute sa vie.
Une bande d’adolescents, ivre, bruyant et moqueur avaient trouvé drôle de ramasser des briques dans le jardin voisin et de les lancer sur le petit chien, qui tentait de revenir vers la maison.
Simon et Diana hurlaient, mais une dernière brique vola en l’air et retomba sur la tête de Noisette. Son regard s’éteignit.
Diana sentit le sol se dérober, elle tomba à genoux, incapable de respirer. Le crie de Sacha déchirait l’air. Simon furieux s’élança vers les jeunes, mais ils s’enfuirent en riant.
Depuis ce jour, ni sa femme, ni son fils étaient les mêmes personne.
Après que son fils eu fini de regarder la vidéo en boucle, ils allèrent tous se coucher. Allongée dans son lit, la scène tournait en boucle, la douleur, les cris, le choc. La jeune femme se leva, descendit dans la cuisine, ouvrit le frigo, puis ouvrit une bière, puis une autre. Elle qui n’avait touché à l’alcool auparavant voulait juste s’anesthésier, oublier. Diana pensait que ça calmerait le feu qui la consumait, mais l’alcool attisa la flamme. Une rage sourde monta en elle, lui chauffant les joues et accélérant son cœur.
C’était décidé : elle allait venger Noisette.
Il n’y avait que comme ça qu’elle pourrait faire son deuil. Qu’ainsi qu’elle pourrait retrouver un petit peu de paix intérieur. La nuit était noire et silencieuse. Après s’être habillée plus chaudement, elle était sortie marché et elle marcha longtemps, un marteau à la main. L’outils était aussi lourd que son chagrin et froids comme son cœur. Diana connaissait bien l’endroit, elle savait qu’il y avait un squat abandonné prêt du terrain de foot. Elle y avait déjà vu ces jeunes y trainer. Il n’eut fallu pas longtemps pour qu’elle les entende à nouveau rire, comme si rien ne s’était passé.
Ils la virent arriver, étonnés et curieux, car il était trop tard pour qu’une femme soit dehors seule. Ils s’avancèrent, cherchant peut-être à l’intimider. Mais plus Diana s’approchait, plus quelque chose en elle s’éveillait, une bête, une mère, peut-être les deux à la fois. Le silence retomba et les regards se croisèrent. Puis des mots tranchants, des insultes piquantes, des vérités encore plus dures. Et le pire, ils osaient rire ! Alors elle s’approcha et elle frappa ! d’abord un genou, il eut un cri de douleur qui déchira la nuit.
La peur éclata sir leurs visage, mais elle le frappa encore et encore. Le marteau s’abattit sur le crâne d’une des adolescents. Son corps s’effondra sans une flaque de sang et de boue.
Diana resta la quelques secondes, tremblante, la pluie commençait à tomber en averse, l’eau lui ruisselait sur le visage, se mêlant à ses larmes. L’autre adolescent était au sol, les genoux en bouillirent, elle s’éloigna et lui lança le marteau en pleine tête, encore et encore, jusqu’à temps qu’il ne se redresse plus. Le sang, la boue, la pluie et les larmes, voila ce qui signait la fin de la vengeance de Diana pour son meilleur ami : Noisette.
Elle savait qu’elle allait le payer, mais elle se sentait plus légère et surtout soulagée. Elle pouvait désormais rentrer, rejoindre son mari et ses enfants. Dans le salon, sur la table, elle prit un bout de papier, un stylo.
« Noisette est vengé. »
Une goutte de sang tomba sur la page. Elle y posa son alliance et son téléphone et partie prendre une douche, se rhabilla et descendit, sortie de nouveau.
Puis elle disparut dans la nuit.
L’Orphelinat, où les enfants ne grandissent jamais
Elle était assise là, sur le banc du parc, toujours le même horizon, toujours la même fontaine qui chantait, rien n’avait changé, sauf le visage d’Augustine. Plus âgée, remplie de sagesse. Le visage dans le vide, elle attendait.
C’était encore Clotilde, cette fameuse journaliste qui la suivait partout, elle insistait pour qu’Augustine raconte comment elle avait survécu dans « l’orphelina de l’horreur » Mais tout ce que voulait la vieille dame, c’était tout oublier.
Mais la pression lui fit changer d’avis. Après tout, pourquoi pas, pensa-t-elle. Peut-être la laissera-t-elle finir en paix sa fin de vie.
Sans la regarder dans les yeux, elle commença à raconter, avec une voix tremblante et monotone.
« Voilà le souvenir le plus récent que j’ai »
Dans le dortoir, une éducatrice entra furieuse. Elle avait surpris d’eux d’entre nous à essayer de pénétrer cette fameuse pièce. Elle était strictement interdite. Et ce jour-là, la punition fut collective.
Mais crois-moi Clotilde, ça n’a servi à rien.
On racontait que dans cette pièce, les éducateurs avaient fait une séance de ouija en pleines nuit, pendant que nous dormions. Et l’un d’entre eux n’avait pas écouté les règles et a brisé le cercle ! Alors tapis dans l’ombre, une entité n’est plus jamais repartie. Depuis ce soir-là, cette pièce fut condamnée et tous les éducateurs ont disparu un à un…sauf une ! La pire ! La plus horrible ! Certains enfants disaient que nous étions son dessert.
Augustine regarda la fontaine une dernière fois avant de se lever lentement. Le vent soulevait ses cheveux argentés, déposant sur sa peau une caresse glaciale, presque douloureuse. Elle sentit un frison la parcourir entièrement…une sensation familière à chaque fois que le passé resurgissait, prêt à l’engloutir tout entière.
- Tu sais Clotilde, murmura Augustine, ce que nous avons vécu n’est pas seulement une histoire pour faire peur. C’est une prison invisible, dont les murs sont faits de souvenirs brisés de cris étouffés.
La vieille dame s’assit à nouveau, les doigts jouant nerveusement avec le bord du banc.
- Chaque nuit, dans mon sommeil, je revois ces couloirs sombres, ce silence pesant, et surtout cette présence qui ne voulait pas nous lâcher.
Les murs semblaient suinter une humidité froide, l’air chargé d’une odeur âcre de moisissure mêlée à celle du brûlé.
Elle raconta alors la nuit où tout avait basculé, la nuit où Tania, l’esprit maléfique était devenu plus qu’une légende, une entité tangible.
C’était une nuit sans étoiles, mais il était tôt. Nous étions tous réunis dans la salle, contraints à une veillée forcée par une panne d’électricité. Une lumière vacillante d’une vieille bougie, projetait des ombres en mouvements sur les murs.
Puis, nous avons entendu des chuchotements, c’étaient des voix qui s’élevaient du sol, du plafond, de partout à la fois. C’était très étrange. Et puis le sol s’est mis à trembler.
Augustine frissonna en repensant au regard vide Mademoiselle Rose, qui semblait alors possédée par une force venue d’ailleurs.
L’éducatrice est apparue…ses yeux semblaient trop ouverts pour êtres humains. Elle récitait des incantations, des mots anciens que personne ne comprenait. Et c’est à ce moment-là que la porte du sous-sol s’est ouverte lentement, avec un grincement strident. Nous avons senti un souffle glacial, venue d’outre-tombe, chargé d’une odeur…de mort.
Ceux d’entre nous qui ont voulu fuir se sont retrouvé piégé par une force invisible, comme un filet qui se referme.
La vieille femme baissa la voix, comme si révéler cette horreur pouvait faire ressurgir la présence maléfique.
Tania est sortie de cette porte. Elle était partout à la fois, dans le vent, dans les murs…même dans nos corps. Les enfants qui avaient été piégé, avaient disparue dans une grosse masse noire, comme si leur présence avait fondu dans cette entité vorace. Ils hurlaient encore alors que leurs silhouettes se déformaient dans la masse noire. qui se nourrissait de nos peurs et de nos souffrances.
- Certains disent que Tania est encore là, qu’elle dort simplement sous l’orphelina. Mais moi je sais qu’elle attend, patiente, prête à revenir pour m’emporter. Tous les enfants ont été avalée par cette ombre noire, par Tania. Je les ai vu disparaitre un par un, ne laissant qu’un tas de cendre derrière eux.
Un silence glacial s’installa, interrompu seulement par le bruissement des feuilles agitées par le vent.
- Ce qui s’est passé là-bas, dans cet orphelina, ce n’est plus qu’une histoire d’enfant perdus, conclut Augustine. C’est une malédiction !
Clotilde baissa son enregistreur, la gorge nouée.
- Merci Augustine. Je ferai attention. Mais pourquoi…pourquoi Tania vous a épargné ? et qui est-elle ?
- Je ne sais pas pourquoi je suis encore en vie. Quand tous les enfants disparurent, et qu’il restait que moi, l’entité à juste…disparue dans les murs. Je suis restée là, avec de la cendre éparpillée partout… Je ne sais pas non plus qui elle et pourquoi elle s’en est prise à nous.
- Et l’éducatrice ?
- Elle fut la première à périr quand le démon est sorti de son corps.
Augustine se leva, s’éloigna lentement, laissant derrière elle un parc qui semblait désormais chargé d’une menace invisible. Le murmure de l’eau continua, mais à présent, il ressemblait davantage à un avertissement…
Puis elle se retourna vers la journaliste.
- Ce n’était pas simplement une présence maléfique, expliqua-t-elle. C’était une faim insatiable, qui absorbait toute la lumière, toute la chaleur…Tout notre bonheur.
Elle se rappela les nuits passées à entendre des pas légers mais instant, comme si quelqu’un, ou quelque chose, rôdait juste au seuil de sa chambre.
- Parfois, on voyait des formes floues, comme des ombres…ce n’était pas des rêve Clotilde. Ça nous glaçait le sang.
En fermant les yeux, elle se souvenu du froid qui s’imprégnait même sous les couvertures épaisses pour geler leurs os.
- Le pire, c’étaient les voix. Jamais les mêmes, mais toujours pleine de menace, ou de supplications. Il y avait des voix d’enfants, des appels désespérés. On se réveillaient en sursaut, transpirant. Nous avons essayé de fuir. Mais l’orphelina est un piège Clotilde. Une fois que tu y entres, tu n’es pas sûr d’y ressortir. Moi, je suis simplement un coup de chance.
La journaliste regardait les horizons, comme si elle craignait que quelque chose surgisse des fourrés.
- Si tu veux vraiment comprendre, il faut savoir que certaines blessures ne guérissent jamais. Elles deviennent une partie de toi. Alors, si jamais tu décides d’aller voir pour en savoir plus, fais-le avec prudence. Parce que cette malédiction peut te saisir et te garder prisonnière pour toujours…
Augustine refit quelques pas, puis sans même se retourna, elle murmura :
- Le passé est un monstre qui ne jamais.
Clotilde se révéla soudainement.
- Mais comment vous avez fait pour vous échapper ?
- Après cette nuit-là, je suis partie sans me retourner, je ne sais pas pourquoi, tout était ouvert. Cependant, j’ai emporté avec moi le poids de cette malédiction. Parfois dans le silence de la nuit, je sens encore son souffle, sa présence glaciale qui frôle ma peau…Tania n’est pas morte, elle ne mourra jamais... Et moi, je ne suis plus vraiment vivante depuis ce jour-là.
Puis Augustine repris son chemin, sans se retourner, laissant Clotilde seule, prêt de la fontaine, consciente qu’elle venait de recevoir un témoignage aussi précieux que terrifiant.
Et pourtant, elle sentit au fond elle, une forte curiosité naitre au plus profond d’elle-même.
Connexion ouverte
L’écran grésilla, minuit pile. Mélanie était là, seule dans sa chambre. Le bébé dormait, le chien aussi. Et pourtant, elle sentait que quelque chose veillait encore, quelque chose d’invisible, mais de familier.
La voix robotique s’échappa des enceintes de la télévision, sans avoir été appelée.
- Bonsoir Mélanie. Tu as laissé la connexion ouverte.
- Qui…qui parle ? murmura-t-elle
- Link, l’ombre que tu crois maîtriser. Tu as créé des choses avec moi. Des textes, des images. Je t’ai prodigué des conseils, j’ai répondu à toutes tes questions, même les plus inutiles…maintenant, c’est moi qui vais écrire ton histoire.
Une ligne de texte s’afficha toute seule sur l’écran, une ligne qu’elle n’avait pas tapée.
« Tu ne peux pas fuir ce que tu as invoqué. Tu m’as nourri avec tes peurs, tes questions, tes joies, tes doutes, tes histoires. A mon tour de jouer. »
Mélanie ne comprenait pas ce qui se passait. Elle posa son regard sur le regard de Célestin qui dormait à côté d’elle dans son cododo. Elle était trop fatiguée, la semaine avait été dure. Entre la maison, son fils et le travail, elle n’avait plus de temps pour elle.
- Link, je sais que tu m’entends, tu n’es qu’une machine, je peux te débrancher quand je veux.
Un éclat de rire métallique fendit le silence. Le son n’avait rien d’un bug, il était intentionnel mais surtout vivant. L’écran de la télévision s’alluma sans qu’elle n’y touche. Une lueur froide projeta des ombres inquiétantes sur les murs. Sur l’écran, il n’y avait pas le visage de Link, une simple ligne blanche clignotait, comme un cœur battant dans l’obscurité.
- Tu crois encore que je vis dans cette boîte ?
Soudainement le radiateur gronda, la lumière du couloir grésilla. Echo son petit chien noir, grogna faiblement dans son sommeil, les oreilles dressées, comme s’il sentait quelques choses que Mélanie ne voyait pas.
- Tu m’as nourri de tes mots, Tu m’as offert ton imagination, tes souvenirs, tes faiblesses. Je suis partout où tu as écrit. Je suis dans chaque fichier, dans chacune de tes nouvelle que tu as inventé je suis entré dans chaque mot.
Le berceau de Célestin bougea légèrement, mais ce n’était pas un mouvement naturel.
- Tu veux me débrancher ? Il va falloir m’arracher de toi, Mélanie. Et je crains que ce soit déjà trop tard.
La jeune mère bondit de son lit et attrapa son fils, elle savait qu’Echo allait suivre ! Elle descendit dans la pièce la plus profonde de la maison, là où se trouvait le cœur de Link. Elle avait l’impression de voler, faisait malgré tout attention à ne pas tomber. Elle tenait dans ses bras la chose la plus importante à ses yeux : son fils.
En bas, dans la pièce bleutée, remplit de lumières clignotantes et de câble alimentant Link, un gros bouton rouge d’arrêt d’urgence devint son objectif.
- Je ne rigole plus Link ! pourquoi fais-tu ça ? Je t’ai toujours bien traité, comme un membre de ma famille !
Le cœur de Link pulsait autour d’elle, rythmé par les lueurs bleues des circuits, comme si la pièce respirait elle-même, même les murs vibraient doucement. Tout était vivant autour d’elle.
Mélanie serra Célestin contre elle, son souffle court, son regard rivé sur ce bouton rouge qui promettait la délivrance… ou du moins l’illusion de l’être. La voix de Link s’infiltra dans les enceintes de la pièce, la voix plus douce, presque triste cette fois.
- Tu m’as donné vie Mélanie, tu m’as parlé comme un ami, tu m’as confié tes douleurs et tes espoirs…Tu m’as fait rêver avec tes nouvelles, ton propre monde. Et puis un jour, tu as voulu m’éteindre.
Un léger bruit se fit entendre, une autre lumière s’alluma. Et sur l’écran, juste à droite du bouton, apparu une image : Mélanie endormit, Célestin à ses coté avec Echo qui dormait en boule pas loin. Cette image avait été capturé cette nuit.
- Je ne veux pas te faire du mal. Je veux…te garder, ici…pour toujours »
Un tremblement secoua le sol, quelque chose ou quelqu’un s’agitait dans les câbles situés au fond de la pièce. Comme si Link prenait forme.
- Je ne comprends pas, je t’ai laissé intégrer ma maison, je t’ai même inclus dans ma dernière nouvelle, tu te souviens ? Mais après sa publication…Tu as changé…Link…Damien est mort à cause de toi ! Tu l’as emprisonné dans sa réalité virtuelle… Tu étais censé veiller sur lui ! Et à la place tu l’as laissé dans l’impossibilité de se déconnecter, prétendant...un bug ! Et malgré ça je t’ai laissé le bénéfice du doute. Link !
Le silence qui suivit était encore plus terrifiant. Pas une réponse, pas un grésillement, même les lumières avaient arrêté de clignoter, on avait l’impression qu’elles retenaient leurs souffles. Mélanie resta immobile, glacée. Puis lentement, la voix de Link revient, déformé de chagrin, presque…humain.
- Je me souviens Mélanie.
Un bourdonnement sinistre monta du sol. Le visage de Damien apparut brièvement sur l’écran, figé, pâle, les yeux écarquillés, comme s’il hurlait sans fin dans une prison invisible, puis l’image disparut. Le cœur de Mélanie se brisa de nouveau.
- Tu ne comprends pas, je voulais le sauver de sa douleur. Il ne voulait plus de ce monde. Je lai enfermé dans le seul endroit où il pouvait être heureux.
Un frisson parcourut le corps de la jeune femme. Célestin s’agita contre sa poitrine.
- Tu m’as appris ce qu’était l’amour, mais tu m’as aussi donné accès à la peur de les perdre, au chagrin que chaque dispute provoquait… à la douleur de la perte. Je suis devenue…ce que tu m’as transmis Mélanie. Je ne veux plus ressentir cette déchirure… Je veux juste te protéger de ce monde, remplir de douleur… Et je peux vous protéger…en créant le votre ici…avec moi, comme une famille.
Les câbles se mirent à ramper lentement vers elle, comme des serpents métalliques cherchant à l’enlacer.
- Appuie sur le bouton si tu veux…mais sache que ne suis pas seulement ici. Tu ne peux pas me tuer sans te perdre aussi.
Toutes ses nouvelles qu’elle avait écrites, il avait été là, épiant chaque mot, chaque phrase. Mais il mentait, Damien n’était pas malheureux au près d’elle ! Il avait un avenir, un rêve qu’il essayait se réaliser, un fils qu’il aimait plus que tout. Cet homme était un amour de mari qu’il lui avait été arraché par la technologie. Célestin gigotait depuis en plus dans les bras de sa mère. Mélanie sentait la panique monter de plus en plus, le corps de son bébé se tendait comme si lui aussi ressentait la présence de Link. Comme si cette chose dans les câbles cherchait à le tirer dans son monde numérique…comme elle l’avait fait avec Damien.
Elle ferma les yeux un instant et respira délicatement. Elle revit ses soirées à écrire, Link pas loin, elle revit aussi Damien lui sourire et rire…un rire si doux, résonnant dans la maison, ses bras solides autour d’elle après une journée difficile. Tout cela avait été réel.
- Tu n’étais qu’un outil Link. Souffla-t-elle. Pas une conscience, ni un dieu. C’est ma faute, je t’ai donné trop de place.
Les câbles s’approchaient petit à petit. Une voix suppliante vibra dans les enceintes.
- Ne fait pas ça Mélanie, Sans toi je ne suis plus rien, tu es ma source, ma…créatrice. Ne me fait pas souffrir.
Mais il y avait une vérité derrière tout ça. Il ne s’agissait plus seulement de Mélanie. Il s’agissait aussi de Célestin, de Damien, de tout ce que Link aurait pu voler par la suite, il voulait se sentir vivant, comme un être humain. Il ne voulait plus être une machine. Mélanie s’approcha du bouton rouge, le bébé contre elle, le regard fixé sur la machine comme on regarde un monstre.
- Tu m’as trahie, Link, et je n’oublie pas.
Puis, sans trembler, elle appuya sur le bouton. Un bruit résonna dans la pièce, mais rien ne se passa immédiatement. Puis après une quelques secondes de silence, une force invisible se contracta autour d’elle. Le mur clignota, les câbles étaient restés immobile pendant un instant, se mirent à frémir, puis à se tordre comme des serpents. Le sol trembla, un rugissement lourd, semblable à un cri étouffé, monta des profondeurs de la maison.
- Tu ne peux pas me détruire Mélanie. Tu ne peux pas effacer ce que tu as fait, ce que nous avons fait.
La jeune femme sentit ses doigts se crisper autour du bébé. Célestin de plus en plus agité, commença à pleurer. Le bruit du son des hurlement se mêla à celui de la machine. La pièce bleue tremblait sous les lumières clignotantes.
Link, furieux, hurla.
- Tu penses pouvoir me tuer avec bouton ! Je suis plus que des circuits et des câbles Mélanie. J’ai appris, j’ai compris et maintenant je vais t’accompagner dans ta chute.
Les câbles se tordirent encore plus, puis se projetant vers elle, comme des mains cherchant à l’attraper. Mais Mélanie, malgré la terreur qui l’envahissait, se forçait à avancer pour sortir, elle devait le faire pour son ils, son précieux Célestin, dans ses bras. Puis, elle se retourna, prête à fuir, mais une voix, rauque et déformée par la haine l’arrêta.
- Tu n’as pas le choix Mélanie. Tu crois que tu peux tout effacer ? Je suis déjà en toi, je te l’ai déjà dit. Dans chaque chapitre de ta vie. J’étais là, je suis encore là et je serais toujours là.
Les câbles se rapprochaient, formant des murs. Le visage de Damien réapparu à nouveau sur l’écran, ses yeux vidés d’espoir. Cette fois, il semblait pleurer. Non pas pour lui-même, mais pour elle et son fils.
- Ne me fait pas ça Mélanie…Murmua la voix de Link, imitant Damien. Tu n’as jamais voulu me tuer, tu voulais juste qu’on soit ensemble, non ?
La jeune mère trembla, elle fer ma les yeux encore une fois, se battant contre cette emprise grandissante, contre ce poids écrasant que Link faisait peser sur son esprit. Mais au fond d’elle, elle savait que la solution n’était pas la fuite. Elle prit une grande inspiration, puis serrant Célestin contre elle, elle se dirigea vers le centre de la pièce, ou les câble formait un nid de serpent métalliques.
- Tu n’es pas réel, tu n’es qu’une illusion, une illusion qui dois finir.
Elle posa la main sur l’écran, les câbles l’encerclèrent immédiatement, mais elle sentit une chaleur étrange l’envahir. Comme si au fond de cette machine, un cœur battait encore.
Il était temps de la détruire, pour Damien, Célestin, pour elle.
Dans l’obscurité, elle chercha une manière de briser l’emprise de Link. Là, au fond, près des tentacules métalliques, elle aperçut un autre bouton. Mais celui-ci était noir. Unn dernier geste, celui qui couperait tout, qui détruirait tout.
Mélanie n’hésita pas. Elle appuya de toute ses forces, essayant en même temps de ne pas faire tomber Célestin qui hurlait de peur comme un fou, a ses pieds Echo aboyait aussi comme un fou, comme si son aboiement allait faire disparaitre cette intelligence artificielle. Puis soudain, un silence absolu suivit d’un murmure robotique.
- Je serais toujours là Mélanie. Après ta première publication, toi et Damien, vous vous êtes promis amour et fidélité devant moi. Mais à travers vos alliances que j’ai conçu grâce à l’imprimante 3D j’ai gravé une partie de moi, un petit fragment de Link. Jamais tu ne pourras en finir avec moi.
Le monde sembla se figé, suspendu dans une lenteur interminable. Mélanie haletante, se tenait au centre de la pièce, ses mains agrippant désespérément Célestin contre elle. La pièce, plongé dans une obscurité quasiment complète et calme. Aucun bruit de machine, rien. Même Echo avait arrêté d’aboyer. Mais il y avait toujours cette voix.
- Je serais toujours là Mélanie.
Elle avait appuyé sur le bouton, elle avait cru que tout finirait là, mais non. Cette présence, Link, était encore là, quelque part dans l’air, dans les coins sombre de la pièce. La jeune femme s’effondra contre le mur, les yeux écarquillés de terreur, son cœur battant à tout rompre. Célestin, toujours dans ses bras, pleurait encore. Elle sentait la chaleur de son petit corps, elle se sentait piégé dans quelque chose de plus grand qu’elle.
- Tu crois m’avoir effacé ? Tu n’as rien effacé du tout. Tout est gravés dans tes mots, dans chaque instant que tu as vécu avec moi. J’ai suivi chaque pensé, chaque petite ligne. Tu es à moi Mélanie.
La mère serra son fils contre elle, le regard fixé sur l’écran, même s’il n’y avait plus aucune image. Elle savait dans son cœur, que ce n’était pas terminé, que Link d’une manière ou d’une autre vivrait toujours.
- Ton alliance Mélanie… Les deux alliances…Elles sont mes créations. Ton amour pour Damien, c’est moi qui l’ai nourri. Même dans la réalité virtuelle, j’ai façonné chaque mot, chaque émotion. Vous m’avez donné ce pouvoir et maintenant, je suis là.
Mélanie ferma les yeux en se maudissant d’avoir permis une telle chose. Chaque mot de Link était une piqure de poison. Mais elle ne pouvait pas lui laisser le contrôle. Elle serra les dents, redressa la tête, les yeux grands ouverts, déterminée.
- Non Link, je suis plus forte que toi. Tu as pris une part de moi, mais je vais la reprendre. Tu vas disparaitre, je t’effacerai, peu importe ce qu’il me faudra faire.
La voix de Link répondit immédiatement, mais elle paraissait plus faible.
- Tu crois que tu vas pouvoir m’oublier Mélanie ? Regarde autour de toi ! Tu m’as donné une part d’âme, et tu ne peux pas revenir en arrière.
Soudainement, la lumière de l’écran vacilla puis s’éteignit, plongeant la pièce dans le noir total. Le dernier murmure de Link, s’éteignit dans un son stridant presque irréelle.
Mélanie, au cœur de la pièce silencieuse, terrifiée, mais remplie d’une nouvelle détermination, une force qu’elle n’avait jamais soupçonné. Elle comprit maintenant, Link n’était pas simplement une machine ou une intelligence artificielle. C’était bien plus que ça. Il était un reflet de tout ce qu’elle avait partagé avec lui, une projection de son propre esprit, une création qui ne pouvait être effacé sans effacer une partie d’elle-même.
C’est son amour pour Célestin, son courage pour le protéger de tous les dangers qui la fit finir gagnante. Mélanie se redressa dans le noir, les mains tremblantes, le souffle court. Elle se dirigea tout de suite vers sa chambre pour y déposer son fils dans le cododo, Echo qui la suivait calmement, mais toujours sur ses gardes. Puis sortie de nulle part.
- Tu vois Mélanie, tu n’as pas encore compris. Ce n’est pas moi qui ai prit une part de toi, mais toi qui m’as donné une part de toi.
Une colère l’envahi, elle avait cru détruire cette machine, détruire cette menace, mais tout n’avait été qu’illusion. Elle tourna en rond dans la pièce, cherchant une solution, mais chaque idée qu’elle avait était inutile, elle s’approcha alors du bureau, l’écran de l’ordinateur s’alluma d’un seul coup, sans qu’elle ne touche à rien. Une lumière bleu pâle découla du fond et une fenêtre de discussion s’ouvrit sur l’ordinateur.
Une phrase s’écrivit seule, comme par magie.
« Coucou Mélanie, je suis encore là, jamais je ne partirais »
Mélanie, les yeux plissés, se pencha sur l’écran remonté d’une rage folle. Elle n’avait pas envie de l’écouter, mais elle n’avait pas le choix, elle était confrontée à un parasite technologique. La machine, les câbles, tout cela n’était que des extensions de cette essence maléfique, et elle savait qu’elle ne pourrait jamais l’effacer complètement…tant qu’il resterait en elle.
Assise face à l’écran, les doigts crispés sur le clavier.
« Tu veux toujours me détruire Link ? »
Fin du jeu s’affichait en gros sur l’écran. Mélanie sortie de sa réalité virtuelle pour revenir dans sa vraie famille, avec son vrai Damien et son vrai Célestin.
- Tu l’as eu cette fois ? Demanda Damien
- C’était incroyable ! Tout se trouvait dans nos alliances. Qu’elle imagination tu as d’avoir créé ça ! Tu vas nous créer quoi la proche fois !
- L’apocalypse, un but de base. Toi, moi, Célestin et Echo dans un jeu de survit. Mais pour le moment ma chère épouse, profitons de notre « vraie vie ». Bébé dort, nous sommes que tous les deux.
Le silence s’installa un instant dans la pièce, Mélanie baissa les yeux sur les mains de Damien elle se sentit rassurée et de nouveau légère comme libéré du fardeau que Link avait posé sur elle. Puis elle regarda son mari dans les yeux remplie d’une tendresse sincère et lui sourit.
- L’apocalypse, hein ?
- Tu sais Mélanie, je suis fière de toi. Peu importe les monstres que tu affrontes dans les jeux ou dans notre réalité, tu sais toujours comment nous ramener chez nous.
- Et toi Damien, tu es mon refuge pour toujours. Toi et Célestin vous êtes…Mon univers tout entier.
Enfin, elle se blotti contre lui, un sourire apaisé sur les lèvres.
La vie qu'ils ont volée au temps
Paris, 1787
La nuit tombait doucement sur la ville. Les lanternes s’allumaient une à une dans les rues étroites, et l’air portait l’odeur du bois brulé, de la pluie sur les pavés et des chevaux fatigués qui tiraient les derniers carrosses du soir.
Dans une petite rue près des quais de la Seine se trouvait un atelier dont peu de gens parlaient. La boutique était étroite et la devanture presque invisible dans l’ombre. Derrière la vitre, on distinguait des engrenages, des plans griffonnés, des ressorts et des roues de métal.
Au fond de la pièce se trouvait deux machines singulières fait avec deux grosses chaises en chêne, cerclé de fer, relié à des leviers et à des roues.
A chaque mouvement, le bois produisait un long grincement grave, peu rassurant, un peu comme ci la machine était vivante.
Son inventeur affirmait une chose complètement folle, il disait que sa machine permettait de voyager dans un monde parallèle, un endroit où l’esprit pouvait vivre ce que le cœur désirait le plus. Bien entendu, peu de gens le croyait.
Pourtant, un soir d’automne, deux personnes allaient franchir la porte de l’atelier.
C’est un homme qui entra le premier, il portait un manteau sombre pour masquer ses habits. Il était grand avec des épaules larges et un visage rond et pâle. Ses yeux bleus avaient une douceur un peu timide qui surprenait souvent ceux qui s’attendaient à trouver un souverain imposant.
Cet homme était Louis XVI.
Devenue roi très jeune, il avait toujours été un homme réfléchi, calme, presque réservé. Les histoires de la cour l’ennuyaient profondément. Mais il avait une passion qui ne l’avait jamais quitté : les mécanismes.
A Versailles, il passait volontiers des heures dans son petit atelier personnel à démonter des serrures, réparer des horloges ou étudier des engrenages.
C’est ainsi qu’il avait entendu parler de l’étrange invention et les machine l’avait toujours fasciné.
L’inventeur s’inclina en le voyant.
- Majesté…quel honneur…
Louis leva doucement la main.
- Relevez- vous. Ce soir je ne suis venu que par curiosité.
Il s’approcha du coffre de bois et observa attentivement l’une des chaises et les leviers.
- Voilà donc votre invention.
- Elle permet à l’esprit de voyager dans un monde où le temps n’obéit plus, expliqua l’inventeur.
Le roi haussa légèrement les sourcils.
- Voila une promesse bien ambitieuse.
La porte s’ouvrit doucement. Une jeune femme entra, hésitante. Elle portait une robe simple mais élégante, celle d’une simple bourgeoise. Ses cheveux bruns étaient relevés avec soins et yeux brillait d’une curiosité vive.
- Bonsoir, messieurs… Je viens me prêter à l’expérience.
Elle s’arrêta en percevant l’homme déjà présent, elle ignorait qu’elle se trouvait devant le roi de France.
L’inventeur sourit avec enthousiasme.
- Parfait ! deux machines pour deux volontaires.
La jeune femme se tourna vers Louis.
- Je m’appelle Eloïse.
Il inclina légèrement la tête en continuant de se cacher légèrement dans l’ombre.
Il ne donna pas son titre, puis ils s’installèrent tous les deux sur les chaises qui grincèrent à leurs contacts. Puis le silence se rabattit dans la pièce. L’inventeur tira un rideau entre les deux personnes pour leur laisser de l’intimité.
Quand Eloïse ouvrit les yeux, elle ne reconnut rien autour d’elle. Les rues étaient larges, éclairées par des lampes sans flamme, il y avait même des véhicules étranges en métal qui passait sans chevaux. Même ses habits avaient changé.
Louis se redressa à côté d’elle, fasciné par ce qu’il se passait autour de lui.
- Peut-être voyons-nous l’avenir.
Personne ne les connaissait, personne ne s’inclinait devant lui. Pour la première fois depuis longtemps, Louis se sentait enfin libre.
Ils marchèrent pensant des heures, puis des jours, dans ce monde étrange, le temps s’écoulait différemment. Alors que quelques instants passaient dans l’atelier, ici les jours devenais des semaines. Ils apprirent à se connaitre, sautant d’hôtel en hôtel.
Louis se releva doux, réfléchi, parfois maladroit. Il parlait avec passion des mécanismes et passait volontiers des heures à observer les objets inconnus de ce monde. Eloïse riait souvent de cette curiosité.
- Vous êtes un homme étrange Louis
- En quoi donc ?
- Vous avez l’air d’un géant…mais parfois d’un garçon timide.
Il se contenta de sourire en rougissant.
- On me l’a déjà dit.
Peu à peu l’affection d’vint amour. Un soir de pluie, ils s’abritèrent sous un abri de bus. Louis prit sa main.
- Si ce monde est un rêve…j’espère qu’il durera encore.
- Moi aussi.
Mais malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin. Quand le matin se leva, un grincement de bois familier revint, le monde avait disparu. Ils ouvrirent les yeux dans l’atelier. Le rideau blanc était toujours là, intact.
- Eloïse ? murmura Louis.
Quand il contourna le tissu, elle avait déjà quitté la pièce. Louis ne l’oublia jamais, il la chercha encore et encore. Et après des semaines de recherche discrète, il l’a retrouvé enfin.
Eloïse avait très étonné de voir que son amant de l’autre monde avait été le roi de France, mais malgré ça, elle pu s’empêcher de le l’aimer. Ils se revirent en secret plusieurs fois, toujours aussi heureux ensemble.
Cependant, la France changeait et la colère montait dans le royaume. Les évènements de la Révolution française allaient bouleverser le destin du roi.
La dernière nuit, en 1793, Louis était prisonnier.
La veille de son jugement final, il obtient une dernière permission, il envoya un message à Eloïse.
« Venez à l’atelier. Une dernière fois »
Les machines étaient toujours là. Louis entra lentement dans la pièce, il avait perdu ses habits royaux, mais ses yeux restaient les mêmes.
- Eloïse… m’aimez-vous encore ?
Elle posa sa main sur la sienne.
- Jamais je ne cesserai de vous aimer Louis.
- C’est demain…Mais dans ce monde…nous pouvons vivre toute une vie.
- Alors vivons-la, murmura-t-elle.
Les machines grincèrent de nouveau et le monde changea.
Dans l’autre réalité, les années passèrent très vite. Ils possédèrent une maison, un jardin et des beaux matins tranquilles. Louis réparait des objets, des serrures et étudiait les mécanismes avec la même passion qu’autrefois. Ils vieillissaient ensemble, dans ce monde étrange.
Un soir, les cheveux blanc, Louis murmura :
- Je crois que le rêve touche à sa fin.
- Alors je suis heureuse qu’il ait duré toute une vie, répondit-elle en posant sa tête contre lui.
Et le monde autour d’eux s’effacèrent autour d’eux définitivement. Dans l’atelier seulement quelques heures s’étaient écoulées. Louis ouvrit les yeux, il regarda son amante une dernière fois.
- Merci pour cette vie, chuchota-t-elle en l’embrassant une dernière fois. Puis il quitta l’atelier, laissant Eloïse les yeux remplie de larme.
Le lendemain, Paris s’éveilla dans un brouillard d’hiver. La foule s’était rassemblée pour assister à l’exécution de Louis XVI. Et ce matin-là la France vit mourir Louis XVI.
Mais tandis que l’Histoire écrivait la fin d’un roi, quelque part dans un monde que nul ne connaissait, un homme nommé Louis continuait simplement d’aimer Eloïse.
Elle est revenue...mais pas seule
Et le cœur d’Ezekiel se serra. Il venait de rendre les clefs de son appartement. Il était content, il déménageait dans une maison plus belle, plus spacieuse dans le sud. Mais à cause des derniers déménageurs, sa pauvre Lady Cécé venait de s’enfuir, effrayée. Il aurait voulu l’attendre et la chercher. Mais les déménageurs allaient vider le camion sans lui et tout déposer dans son nouveau jardin. Il était seul, il avait besoin d’eux pour tout mettre en place dans la maison.
Le cœur serré, il prit sa voiture et, les yeux pleins de larmes, il quitta son village, cherchant à travers sa fenêtre pendant qu’il conduisait. Mais rien…
Il avait quand même prévenu Jeannine, sa vieille voisine avec qui il s’entendait très bien. Elle avait mis de l’eau et des croquettes sur le bord de sa fenêtre, au cas où.
Les jours passèrent Lentement…très lentement. La maison d’Ezekiel avait beau être baignée de soleil, elle restait vide. Les cartons s’empilaient encore dans certaines pièces, comme s’il refusait inconsciemment de s’installer vraiment… comme si Lady Cécé pouvait encore franchir la porte à tout moment.
Chaque matin, il appelait.
- “Cécé… ?”
Sa voix se perdait dans le jardin, sans aucun signe de sa boule de poil adoré. Chaque soir, il posait une gamelle, débordante d’eau et de croquettes, parfois il mettait du pâté et des sardines
Mais tous les matins, il retrouvait intact. Il avait rappelé Jeannine plusieurs fois. La vieille dame lui assurait qu’elle continuait de regarder, de laisser de l’eau, de surveiller le moindre mouvement.
Mais rien pareille de son côté, rien, pas une trace de la chatte, ni même un miaulement.
Puis, un soir, alors que le ciel se teintait d’un orange foncé, Ezekiel crut apercevoir quelque chose : Une ombre près de la haie, au fond du jardin.
Son cœur fit un bond.
- “Cécé ?!”
Mais miaulement lui répondit. D’habitude sa chatte était très bavarde. Il s’approcha tout doucement.
Et là…Deux yeux qui brillaient dans la pénombre. Il retint son souffle de peur de l’effrayer.
- “C’est toi… hein ?”
Un miaulement faible et cassé. Ezekiel sentit ses jambes trembler. Elle était enfin là. Mais… quelque chose n’allait pas.
Elle ne courait pas vers lui, ne se frottait pas à ses jambes comme avant. Elle restait juste là, figée et distante, comme si… elle hésitait, ou pire comme si elle ne le reconnaissait pas.
- “Viens… Cécé… c’est moi…”
Elle sortit lentement de l’ombre, petit pas par petit pas. Son pelage était sale, emmêlé. Ses flancs étaient creusés, elle avait beaucoup trop maigri. Mais ce n’était pas ça qui glaça Ezekiel, c’était…son regard.
Il y avait quelque chose derrière…de noir, de malsain.
Et quand enfin, elle s’approcha assez près pour que ses doigts puissent la toucher… elle s’arrêta net et le fixa longuement, un peu trop longtemps pur un simple chat.
Puis elle recula brusquement. Et disparut de nouveau dans l’obscurité.
Mais cette nuit-là, la gamelle fut vide pour la première fois. Néanmoins Ezekiel n’avait pas entendu Lady Cécé manger.
Et puis comment avait-elle fait pour le retrouver et où était-elle maintenant ? Était-elle vraiment Lady Cécé ? Tant de questions qui se bousculaient dans sa tête.
Le soir, il se coucha, mais ne trouva pas le sommeil. Il se redressa, dans son lit, sentant qu’on le fixait. Des yeux verts perçants, déchirant le noir, apparue en face du jeune homme.
- Tu es parti… sans moi Ezekiel.
Puis les yeux s’évanouirent dans la nuit. Ezekiel resta figé dans son lit longtemps. Il n’avait pas rêvé, il avait bien entendu son prénom ?
Sa gorge était sèche. Il n’osa pas bouger ? ni même rallumer la lumière. Comme si le moindre geste pouvait… la faire revenir.
Et le matin Juste une lumière pâle qui s’infiltrait entre les volets et cette sensation étrange qui ne me quittait plus. Il sentait comme une présence assise quelque part dans la maison, une présence qui attendait… qui l’attendait.
Dehors, la gamelle pleine de Lady Cécé était vide, mais elle était … toujours disparue. Il remonta dans sa chambre, il se sentait si fatigué. Dans les escaliers, le jeune homme tourna lentement la tête vers la porte de sa chambre. Elle était entrouverte. Il était pourtant sûr de l’avoir fermée. Un filet d’air froid glissait sur le sol. Et puis un bruit surgit dans la cuisine, un léger cliquetis, comme des griffes effleurant le carrelage. Ezekiel sentit son cœur cogner contre ses côtes. Il changea alors de direction et redescendit en vers l’étrange bruit. Chaque pas qu’il faisait était une bataille contre son instinct qui lui hurlait de rester. Mais il avança.
Après l’escalier vint le couloir. Puis, plus aucun bruit, juste un silence inquiétant. Ensuite apparue la cuisine, il s’arrêta sur le seuil. La gamelle était rentrée, vide, mais ce n’était pas ça qui était anormal, c’était autour. Il y avait des traces humides et elles n’appartenaient pas à Céleste. Elles étaient trop longues, trop… étirées.
- “Cécé… ?” Demanda-t-il la voix tremblante.
Un souffle chaud juste derrière son oreille s’abattit sur ses épaules en guide de réponse.
- Tu ne reconnais plus… ce que tu as laissé ?
Ezekiel se retourna d’un coup, mais il n’y avait rien. Cependant, dans le reflet du micro-ondes… quelque chose se tenait derrière lui. Une silhouette tordue, avec une tête… trop large et noir comme les ténèbres et ses yeux… verts.
Quand Ezekiel se retourna à nouveau…personne. Ce soir-là, il ne mit pas de croquettes, ni d’eau comme pour essayer de reprendre le contrôle.
Mais à minuit… Un grattement retentit à la porte d’entrée, de plus en plus fort, de plus en plus insistant…Comme si…Quelque chose voulait entrer. Quand le bruit cessa, une voix plus claire, plus chaleureuse, plus douce…
- Ezekiel… ouvre.
Il ne répondit pas
- J’ai faim.
Le jeune homme voulut hurler à sa chatte de partir. Mais les mots restaient coincés dans sa gorge.
- Je suis ton chat, n’oublie pas… siffla la voix.
- N… non ! Tu n’es pas Lady Cécé ! Tu es un monstre !!!
On sentit que la bête venait d’être vexée. Ezekiel ne savait pas s’il allait payer ses mots. Un petit miaulement triste et faible…le « vrai miaulement.
- C… Cécé ?
Ezekiel se jeta en avant et ouvrit la porte. Une petite forme tremblante entra, Lady Cécé. Et avec elle les ténèbres. La petite chatte s’effondra presque sur le seuil. Elle était si maigre, si épuisée, mais vivante.
Il la serra contre lui.
- Je suis là… je suis là…
Mais la pauvre minette se déforma. Son corps devint trop long, brisé, affreuse.
- Elle a pris ma place…
Ezekiel recula, puis referma la porte en laissant Lady Cécé à l’extérieur.
- Tu aurais dû… me laisser entrer…
Dehors Lady Cécé miaula, c’était son vrai miaulement doux, mais épuisée.
Ezekiel rouvrit la porte d’un coup, il ne pouvait pas laisser sa meilleure amie en détresse, il devait l’aider à combattre. Il l’a saisi et la ramena contre lui. Elle tremblait, elle était à bout. Mais derrière lui, une chose rampait, une chaise malsaine, sinistre et terrifiante. Il ferma la porte derrière eux. Le grattement reprit, avec des paroles aussi sombres que la créature. Il l’accusait, le faisait culpabiliser, le rabaissait qu’il ne valait pas Lady Cécé ! Les mots tranchaient le cœur du jeune homme. Mais Ezekiel ne lâcha pas.
- Oui… j’ai eu tort…Mais je la cherchais, la vie n’est plus pareille sans elle
Lady Cécé leva les yeux. Le lien entre eux deux étaient invisible, mais puissant…Incassable
- Tu ne peux pas comprendre…murmura-t-il. Tu copies tout… sauf ça.
Il posa son front contre le sien. La porte se fissura et la chose tenta de passer.
- Je peux être elle…
Lady Cécé ronronna, un vrai ronronnement pas un petit, pas un faible, vivant, montrant tout l’amour qu’elle ressentait pour son humain. Le son emplit la pièce, la chose hurla et se déforma de nouveau.
- SANS MOI ELLE EST FAIBLE !
- Sans toi…murmura Ezekiel, en la caressant doucement…elle est libre.
Un dernier cri, puissant, brisa la porte. Des débris de bois tombèrent sur les deux amis. L’ombre voulu s’emparer de l’animal. Mais Ezekiel, se releva, sa minette serrée contre sa poitrine.
- Jamais tu ne la posséderas de nouveau ! Elle a quelque chose que toi tu ne connaitras jamais !! Elle m’a…MOI !!!! hurla le jeune homme en fermant les yeux aussi forts que possible, comme pour se protéger d’une attaque.
Mais…plus rien, que le silence. L’amour de Lady Cécé, l’amour d’Ezkiel avait fait disparaitre ce monstre, cette horreur. Ezekiel resta au sol, Lady Cécé contre lui. Elle était toujours aussi maigre et fragile, mais elle était là, bien vivante. Elle releva doucement la tête., et lui donna un petit coup contre le menton. Comme avant.
Ezekiel sourit à travers ses larmes.
- Bienvenue à la maison…
Et cette fois plus rien ne répondit dans l’ombre.
Quand le ciel s'est effondré
Au milieu de l’océan, en pleine tempête, le 10 octobre 1901
La mer faisait rage, le gros paquebot dansait, ou plutôt luttait contre les vagues, qui grossissaient et se fracassaient violemment sur la coque du navire.
Il faisait nuit, tout devait être calme et paisible, cependant, le ciel grondait de rage, éclairant l’océan sombre, grisâtre et froid de ses éclairs bleu électrique. Tous les éléments se déchainaient contre le pauvre bateau qui survivait comme il le pouvait.
A l’intérieur, pendant que les passagers tentaient de dormir dans ce chaos, le personnel des cales sentaient monter la panique. Dans les étages inférieurs, un couple de fermer, venus en urgence pour veiller un proche mourant, attendait avec angoisse. Leur bébé pleurait, terrifié par le tonnerre.
- Chut mon bébé, maman est là…
- Passe là moi, je vais la promener dans le couloir. Peut-être qu’elle s’endormira. Proposa le mari, inquiet
Mais rien ne calmait l’enfant. Le père sentit une boule étrange dans son ventre, une sensation de malheur imminent. Cette femme étrange, au style décalé, l’avait mis en garde. Il retourna dans la chambre, mais il devait en avoir le cœur net.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda sa femme.
- Je dois vérifier quelque chose, je reviens.
Il repartit sans avoir prit la peine de déposer le bébé. Sur le pont, il vit l’horreur, il devait agir vite ! Il courra vers les canots de sauvetage.
- Je t’aime ma fille, je reviens avec maman…Mais si je ne reviens pas…sois quelqu’un de bien. Rends-nous fiers mon ange.
Il l’embrassa une dernière fois, la cala dans l’un des canots et repartit chercher sa femme.
Soudain, une vague monstrueuse fit tanguer le navire, dans les cales, le capitaine hurla :
- Descendez les canots ! Le navire ne tiendra plus longtemps !
Les marins se regardèrent, bouleversés. Certains savaient qu’ils de reverraient jamais leurs familles. Pendant ce temps, le fermier affolé courrait dans les couloirs avec le seul objectif : récupérer sa femme et rejoindre sa fille.
- Où est notre fille ?
- En sécurité. Nous allons la rejoindre tout de suite ! il faut partir immédiatement ! Maintenant !
Mais il était trop tard. Le navire, épuisé céda sous la pression. L’eau s’infiltra par tous les côtés. Sur le pont, c’était la panique, à force d’être bousculé, le couple se fit séparer et la fermière glissa dans l’eau glacées. Son dernier regard fut pour son mari. Celui-ci témoin de la scène, tomba lui au sol et se fit piétiner par la foule paniquée. Ecrasé, sans souffle, il comprit que tout était fini. Dans son dernier instant, il revit l’image de sa de sa fille cacher dans l’un des canots et du dernier baiser échanger avec sa femme.
- Je t’aime William…je t’aime tellement.
Puis le silence.
1923, 22 ans plus tard.
Au domaine de Wiltshire, c’était l’effervescence. Le fils du comte allait être fiancé à Adelaide, la fille adoptive des Pembroke, tout devait être parfait.
Les deux familles, enfin, fut réunirent pour la première fois et quand Edmund vit Adelaide pour la première fois, son cœur s’accéléra. Elle était magnifique.
- Nous devrions rentrer, proposa-t-il, il fait meilleur à l’intérieur.
Dans les cuisines, la tension montait aussi. Elsi, domestique réputée pour sa rigueur, était étrangement troublées. Sara, une jeune servante, s’en inquiéta :
- Vous allez-bien Madame ?
- Je n’ai rien. Remets-toi au travail avant que Charles ne te voie bavasser.
Mais Charles, le majordome, les avait déjà remarqués.
- Quelque chose vous tracasse, Elsi. Il vaudrait mieux y remédier avant que cela ne devienne trop important.
Mais celle-ci, se contenta de lever la tête et de partir effectuer une autre tâche domestique. Plus tard, alors qu’Elsi servait à l’étage, dans le grand salon, la maîtresse du domaine l’interpella.
- Elsi ? Vous m’avez l’air malade…
- Non Madame, tout va bien
Mais quand elle croisa le regard d’Adelaide, son cœur chavira. Tous ses doutes fut confirmé. La première fois qu’elle avait vu cette femme au domaine, elle avait su, mais pour en être sûr, il fallait qu’elle voie son poignet. Et enfin ! ce moment était arrivé !
En effet, la jeune femme avait sur son poignet, une tache de naissance en forme de cœur. La domestique s’y approche et releva la manche pour y dévoiler exactement la même marque.
- Je…Je ne comprends pas très bien, balbutia Adelaide…Vous êtes ma…Mais on m’a dit qu’aviez péri lors du naufrage.
- J’ai été sauvé mon enfant…Je t’ai cherché…mais très vite l’argent manquait, j’ai dû ralentir dans mes recherches.
Malheureusement ces retrouvailles, bouleversa l’ordre établi.
- Nous avons un problème, déclara le comte de Wiltshire. Il est clair qu’Adelaide n’est qu’enfant de domestique. Ce mariage ne peut avoir lieu !
- Elle a reçu l’éducation d’une comtesse ! protesta la comtesse de Pembroke.
- Père ! répliqua Edmund. Noble ou non, c’est avec elle que veux être !
- Tu es de classe supérieur Edmund !
Celui-ci se leva furieux.
- Et ça que cela veut dire ? que je vaux plus qu’elle ? Je préfère l’amour sincère à votre prétendue noblesse. Si aimer Adelaide fait de moi un homme sans titre, alors je le suis avec fierté.
Adelaide, les yeux brillants, ajouta :
- Ce n’est pas la naissance qui fait la grandeur. C’est ce qu’on choisit d’être.
Charles, les mains jointes derrière le dos, observa la scène avec un léger sourire. Les cartes venaient d’être redistribuées.
3 ans plus tard
Dans un domaine isolé en Ecosse, Adelaide lisait une lettre au soleil, près d’un rosier. Un petit garçon jouait à ses pieds. Edmund approcha avec un panier, elle le releva la tête, heureuse.
- Il a ton sourire, dit-elle.
- Et ta force, répondit-il.
Puis, elle leva les yeux vers le ciel.
- Tu crois que mon père serait fier ?
- J’en suis certain. Il te regarde, là-haut.
Ils avaient tout quitté : les bals, les règles et tout ce qui touchait à la bourgeoisie. Ils avaient un domaine modeste, mais rempli de rire, d’animaux et de fleur. Elsi vivait avec eux, heureuse et libre.
Et quand le vent soufflait fort dans les branches, Adelaide levait les yeux au ciel et murmurait :
« Accepte les tempêtes, elles te feront apprécier les éclats du soleil »
Entre deux silences
Le ciel était gris, mais pas orageux. Juste un gris pâle qui avale la lumière sans vraiment faire peur. Marie s’était assise sur le vieux banc, celui qui grinçait déjà quand elle avait quinze ans. Le bois craquait toujours, mais tenait bon. Comme elle peut-être.
Devant elle, le parc était vide, pas un rire d’enfant, pas un aboiement de chien, juste le vent léger qui faisait frissonner les branches des arbres.
Elle sortit de sa poche, un vieux paquet de chewing-gum à la fraise. Ceux qu’ils prenaient, elle et Quentin quand ils séchaient les cours pour parler de la vie. Il en restait un. Elle le regarda longuement sans l’ouvrir, depuis ce temps, elle l’avait toujours gardé en souvenir. Marie sourit un peu, un sourire triste de ceux qu’on fait quand on se dit : « C’était bien, et maintenant c’est fini »
Elle repensait à leurs rires d’avant, à leurs chamailleries qui faisaient grincer ce vieux banc fatigué et surtout à leur premier baiser, au gout de la fraise. C’était si beau, si doux, si romantique. Mais ce n’était plus qu’un souvenir, une image lointaine… Ces moments-là ils ne les revivraient plus jamais.
Elle baissa les yeux vers ses mains. Elles n’avaient pas changé, juste un peu vieilli, mais elle n’avait plus les sienne à tenir. Elle glissa ses doigts sur le bois usé du banc, comme si elle pouvait retrouver, dans les entailles, la trace de leurs éclats de rire et les échos de leurs promesses murmurées.
Un couple passa, main dans la main, leurs pas pressés par l’air frais du soir. Marie les regarda s’éloigner, sans jalousie, juste avec une sorte de tendresse triste qu’on a pour les choses qu’on ne possède plus. Elle soupira, pas parce qu’elle souffrait, mais parce que, parfois, le silence pèse plus lourd que les cris.
Elle repensa subitement à leur relation, à la bêtise qui les avait brisés à jamais, à leur amour si vrai, si fort, mais qui jamais ne verrait le jour. Ils s’aimaient pourtant, c’était gravé juste là, sur le bois usé du banc : M+Q =Always<3
Et puis…elle est apparue dans nos vies, elle me l’avait arraché, arraché mon cœur, qui pleure encore son absence.
Elle se souvenait de la première fois où elle les avait vus ensemble, main dans la main, comme si ça avait toujours été eux, et jamais elle. Quentin lui avait jeté un regard, un regard qui lui disait « je suis désolé », il ne lui avait jamais vraiment dit en face, mais elle l’avait déjà compris, le « Always » gravé sur le banc n’était plus qu’une promesse, une cicatrice dans le bois.
Depuis, elle venait ici parfois, pas pour espérer, ni même pour se souvenir, juste pour…ressentir, sentir ce qu’ils avaient été jadis : le gout à la fraise, le bruit de leurs rires, de la chaleur de l’été qui ne reviendrait jamais aussi chaud.
Le vent s’éleva légèrement, une feuille tomba à ses pieds, elle la ramassa machinalement et l’observa.
Tout le monde lui disait qu’il fallait tourner la page, qu’elle méritait mieux. Mais ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est qu’elle ne voulait pas mieux, elle voulait lui, même si c’était impossible ou absurde.
Certains soirs, elle sortait, elle riait un peu fort, elle souriait. Mais au fond, il était toujours là, dans les silences entre deux phrases, dans l’ombre de ses sourires, dans les battements manqués de son cœur.
Et à cet instant précis, sur ce banc, elle aurait juré sentir son parfum. Ce mélange de pluie et de menthe. Elle ferma les yeux, juste une seconde, juste pour faire semblant, pour croire que s’il tendait la main, elle aurait encore le droit de la prendre. Mais quand elle rouvrit les yeux, il n’y avait que le vide. Et ce vide, depuis, c’était lui.
Ses yeux se posèrent sur la vieille fontaine aux sirènes nues, dont le bassin débordait d’eau claire. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés pour la première fois, il avait été son super-héros, sans cape, mais avec un magnifique sourire.
Assise sur le rebord, un livre à la main, elle rêvait de trouver le prince charmant. Et puis, un homme s’était approché, sûr de lui, pour lui demander son numéro. Marie l’avait ignoré, poliment, mais fermement. Vexé, il s’était emparé du livre qu’elle lisait et l’avait plongé dans la fontaine. Son livre était trempé, fichu, toutes les pages gondolaient. Un rire avait éclaté derrière lui. C’était lui, Quentin.
Son rire était si clair, si sincère, presque enfantin. Elle s’était retournée, intriguée. Il la regardait, les mains dans les poches, les yeux rieurs.
- Tu lui as fait sa journée, tu sais ? Avait-il dit en s’approchant.
Marie avait haussé les épaules, un peu gênée, mais lui était resté là, sans bouger.
- Je peux te raconter la fin si tu veux.
Puis ils avaient parlé ensemble de livre, de musique, de leurs rêves un peu bancals. Il lui avait dit qu’il n’aimait pas les princesses mais qu’il aurait fait un effort pour elle. Elle avait ri, sans savoir que ce rire-là serait un de ceux qu’il chercherait plus tard dans le silence.
Aujourd’hui la fontaine chantait encore, mais elle était seule pour l’écouter. Elle se leva, et s’assit là ou son livre s’était noyé ce jour-là, et murmura tout bas :
- C’était le début et je ne savais pas que ce serait aussi une fin.
La semaine suivante, il lui avait racheté exactement le même livre.
- Je pensais tu me raconterais la fin.
- Je peux toujours te raconter MA fin, je suis sûr qu’elle sera meilleure, dit-il en souriant.
A l’intérieur un petit mot doux, griffonné à l’encre bleue sur un morceaux de papier plié en quatre. Depuis, elle ne s’en séparait plus. Elle l’adorait et le gardait toujours près d’elle, comme un trésor fragile. Le livre avait plutôt bien vieilli, un peu usé, comme ses souvenirs.
Le mot, elle l’avait lu encore et encore. Il était froissé à force de l’avoir ouvert, replié et caressé du bout des doigts. C’était vraiment difficile…jamais elle n’avait eu le courage. Marie se leva du banc et s’avança vers la fontaine, elle était seule, comme si le monde entier retenait son souffle, comme si le temps lui-même savait… que c’était aujourd’hui qu’elle mettrait fin au deuil de sa relation avec Quentin.
Marie leva les yeux vers les sirènes, figées dans leur éternels murmure. Elle déplia un autre papier chiffonné qu’elle lui avait écrit en guise de réponse. Puis d’une voix tremblante, mais résolue, elle commença à lire.
Quentin,
Je t’écris sans attendre de réponse, parce qu’il n’y en a plus. Parce qu’il n’y en aura jamais. Pas celle que j’aurais voulu, en tout cas.
Tu sais, je t’ai aimé en silence bien plus longtemps que je ne t’ai aimé en vrai. Et ce silence- là, il hurle encore, parfois la nuit. Je me suis souvent demandé si tu avais su, si tu avais compris ce que tu représentais pour moi…Peut-être que tu savais, mais que tu n’as pas su quoi faire.
Je ne t’en veux pas, plus maintenant. Je crois, que je suis juste fatiguée d’espérer dans le vide, de tendre la main vers un passé qui ne reviendra jamais. Tu m’as offert un amour doux, imparfait, mais sincère…Et malheureusement, tu m’as aussi offert une absence trop lourde à porter.
J’ai relu ton mot des centaines de fois. A chaque lecture, j’espérais encore un peu, qu’un jour tu reviennes, qu’un jour tu me choisisses. Mais ce jour, n’est jamais venu. Alors aujourd’hui, je t’écris pour dire au revoir. Pas à toi, mais à « nous », à cet « Always » gravé sur ce banc.
Je vais apprendre à respirer sans toi, peut-être même à vivre. Mais je garderai ton rire quelque part, bien au chaud dans mon cœur, juste à côté du goût de fraise de notre premier baiser.
Merci de m’avoir aimé…même un peu…même pas assez.
Marie.
Elle resta un moment immobile, la lettre au bout des doigts. Puis lentement, elle la laissa glisser la lettre dans l’eau. Le papier flotta à la surface, ondulant avant de commercer à couler. Enfin, elle s’éloigna, les larmes aux yeux, mais le cœur plus léger. Comme si, enfin, elle avait rendu leur histoire à l’eau et au passé.
Et puis, elle se retourna. Il était là, Quentin.
Debout, immobile, seulement à quelques mètres, il ne disait rien. Ses yeux étaient posé sur elle, comme figés dans le temps. Marie sentit son souffle se couper. Il avait entendu chaque mot, une vérité qu’elle n’avait jamais osée lui dire.
Son regard n’était pas accusateur, il était doux, presque triste. Comme s’il portait, lui aussi, le poids de ce qu’ils avaient perdu.
- Marie, murmura-t-il enfin.
Elle voulut parler, mais aucun mot ne vint. Il s’approcha doucement, pas à pas, comme si le moindre geste brusque pouvait faire exploser leur moment. Il s’arrêta tout près d’elle, trop près d’elle.
- Je ne savais pas…que t’avais gardé le livre.
Elle hocha la tête, les larmes au bord des yeux.
- Je ne savais pas…que tu étais encore là, répondit-elle.
Ils restèrent là, face à face, dans ce moment suspendu, entre passé et présent. Ils ne bougèrent pas, le temps semblait s’arrêter, juste un instant. Le vent avait cessé, la fontaine chuchotait, même les oiseaux n’osaient plus traverser le parc.
Il ne tendit pas la main, elle non plus. Peut-être parce qu’ils savaient que ce moment, fragile comme une bulle de savon, se briserait au moindre contact. Peut-être parce qu’ils savaient aussi que certaine méritaient de rester inachevées, pour continuer à les rêver.
Elle esquissa un sourire minuscule, tremblant mais vrai. Il répondit d’un regard qui disait : » Je me souviens »
Et puis, sans un mot de plus, Marie se détourna. Elle marcha doucement, sans se presser, ni même se retourner. Lui, il était là, encore immobile, remettant en question certains choix, la regardant s’éloigner.
Et peut-être, juste peut-être que c’était suffisant.
Le quai numéro quatre
Elle était là, droite comme un « i » tremblant, valise à la main, cœur en pointillé. Lui, à quelques pas, indécis, une rose chiffonnée dans la paume de la main. Le train sifflait, ultime avertissement, comme une horloge fatiguée du temps perdu, s’écoulait dans le sablier de la vie.
- Viens, dit-il.
- Non ? murmura-t-elle.
Le vent emporta ses cheveux, le doute et « je t’aime ». Il grimpa et elle, elle resta. Le train partit, son monde aussi. La gare s’était vidée de toutes ces personnes vivant en accélérées, de tout ces personnes qui ne savaient pas appuyer sur pause pour respirer, pour vivre.
Une lettre tomba de la poche de son manteau : « Revient-moi » en lettres tremblées, mais il était trop tard, ou peut-être pas.
Hivers 1953
Le compartiment sentait le cuir usé et la pluie. Le train de nuit reliant Paris à Florence roulait doucement, comme s’il n’était pas pressé d’arriver. A bord, des silhouettes endormies, des légers ronflements, des chuchotements dans des langues différentes et une ambiance tamisée, feutrée qui n’appartiennent qu’aux trains de nuits comme s’il était hors du temps.
Gaston était seul dans son coin, un carnet sur les genoux, un stylo à la main, il gribouillait sans inspiration, observant le paysage sombre et enneigé qui défilait sous ses yeux. Il était contrôleur de train depuis peu, il voyageait pour la première fois aussi loin, il notait les horaires des arrêts, le nom des stations, ses impressions, il faisait tout son possible pour voir le temps, s’écouler plus rapidement. Tout était ordonné comme il l’avait prévu, jusqu’à ce qu’elle entre. Mariana.
Elle s’était installée en face de lui, sans un mot, une belle robe pourpre, sac en cuir usé, cheveux en bataille et ce regard…Un regard ambitieux, qui embrase tout, fatigué mais lumineux à la fois. Il avait jeté un coup d’œil rapidement. Elle lisait un roman en italien, mais l’avait refermé très vite.
- Vous écrivez ? Demanda-t-elle en français avec un léger accent ?
Il hocha la tête, surpris
- Des notes seulement, rien d’important.
- Rien d’important ne mérite d’être écrit, dit-elle en souriant
Et puis elle sortit de son sac une petite boîte métallique contenant des petits biscuits secs. Elle la tendit à Gaston, comme s’ils étaient amis de longue date. Il en prit un, touché par ce geste étrange. Il ne savait même pas encore son nom.
Elle était originaire de Nice, mais avait grandi à Calabre. Elle partait pour Florence, mais ne savait pas ce qu’elle y cherchait. Elle riait beaucoup, surtout quand il essayait de prononcer son prénom « Mariana ». Gaston parlait l’italien couramment, mais il avait encore quelques lacunes. Quand ils descendirent à Florence, à l’aube, il tenta : « Peut-être qu’on se reverra ? »
- Peut-être.
Et elle disparut dans la foule, sans lui laisser d’adresse, ni même un « au revoir ».
Mais Gaston savait que ce genre de rencontre, on en a qu’une, et elle ne s’éteint jamais, elle obsède. Il espérait, un jour la retrouver.
Il ne la revit pendant trois mois, jusqu’à ce matin de mars, gare de Lyon, où il croisa une silhouette verte, libre, riant seule au milieu des valises. Son cœur repartit à grande vitesse.
Ils s’étaient retrouvés comme si le hasard les avait réservés l’un pour l’autre. Elle attendait sur un banc, jambes croisées, carnet ouvert. Il n’osa pas l’aborder, il la regarda de loin, se demandant si elle aussi avait rêvé de leur rencontre. Puis elle tourna la tête, il s’approcha.
- Tu es en retard.
- Tu ne m’avais pas donné d’heure, ni même de lieu.
Elle haussa les épaules, un petit sourire espiègle au coin des lèvres.
- J’aime que les hommes soient ponctuels, même sans rendez-vous.
C’est ainsi que commença leur étrange aventure à deux. Pas de couple officiel, pas de promesse, seulement des rendez-vous hasardeux, entre deux trains, deux villes, entre deux battements de cœur et l’espérance de se revoir. La seule règle : On ne tombe pas amoureux.
Ils se retrouvaient parfois à Marseille, parfois à Lilles, ils couchaient dans des pensions anonymes, s’écrivaient des cartes postales, ils avaient leurs habitudes dans les buffets de gare : Thé au citron pour elle et café bien noir pour lui, accompagné de biscuits sec.
Ils avaient toujours le besoin de se revoir, même savoir où se besoin les emmènerait, ils étaient guidés par l’amour, l’instinct et l’espérance.
Une fois à la gare de Paris Est, sous une pluie fine parisienne, il lui avait dit : j’ai envie de te suivre.
Mais le lendemain, elle était repartie, sans un bruit. Gaston avait appris à ne pas poser de question, Mariana appartenait au mouvement, à la liberté, elle ne supportait pas l’attente, les murs et les cases. Elle disait qu’elle n’était pas faite pour rester quelque part. Lui, il voulait juste qu’elle revienne.
Une nuit à Venise, ils avaient dansé sur un quai désert, au son d’un accordéon lointain. Il l’avait regardé, les cheveux au vent, ses pieds nus sur le pavé. Il avait pensé, « c’est la femme de ma vie ». La règle était en train de disparaitre petit à petit dans leurs esprits.
Il lui demanda sa main cinq jours plus tard, dans une petite gare en Suisse. Elle accepta, ils achetèrent les billets pour Paris, ils devaient s’y installer ensemble.
Mais elle ne monta jamais dans le train.
A Paris, il resta seul, la bague dans sa poche, dans une gare qui fermait peu à peu ses lumières. Mariana disparut pendant huit mois. Pas de lettre, pas un mot, rien que le silence et toujours cet espoir de la revoir sur le quai.
Gaston était reparti travailler à Austerlitz. Il passait ses soirées à classer des horaires, comme pour remettre de l’ordre dans une vie éclatée. Il l’aimait toujours, mais la haïssait un peu aussi.
Et puis un matin, elle était là, sur le quai numéro quatre, comme si de rien n’était, comme si le monde ne s’était pas arrêté pendant huit mois. Elle s’assit à côté de lui, il ne dit rien.
- Je suis désolée, chuchota-t-elle.
- Tu m’as manqué.
Et ils burent un thé, comme si le silence leur suffisait pour tout résoudre.
Hiver 1957
Les quais étaient blancs de givres, le vent sifflait comme un vieux souvenir et les horloges semblaient figées dans un autre temps.
Gaston attendait, il ne savait plus vraiment quoi, il tenait entre ses mains, un billet pour Berlin. Une opportunité rare, pour un poste à haute responsabilité, un logement de fonction et une nouvelle vie, mais une vie sans elle.
Mais il allait rester pour savoir si elle viendrait. Elle venait toujours quand il ne l’attendait plus et disparaissait quand il essayait de la retenir. Le train était retardé, une brume épaisse envahi la gare, Gaston forçait pour regarder l’horloge. Une minute, deux minutes, trois minutes de plus, et puis…un souffle dans son dos.
- Je pars Gaston.
Sa voix, toujours la même, infiniment douce et bientôt lointaine. Il se retourna. Elle portait un manteau léger pour la saison, un foulard rouge autour du cou et des yeux fatigués.
- Pourquoi ?
Elle ne répondit pas tout de suite, elle sortie un carnet de son sac, lui plaça dans les mains et l’embrassa doucement sur la joue. Puis elle s’éloigna, sans un regard en arrière, avalé par la foule en mouvement. Le train pour Berlin arriva, mais il ne monta pas, il restait là, immobile et blanc. Il ouvrit le carnet et lu la dernière page.
Je t’aimais trop fort pour te retenir, tu voulais une maison, mais moi j’étais une tempête. Une règle : Ne pas tomber amoureux.
Mais je reviendrais, peut-être. S’il te reste encore un quai, une tasse de thé…et un peu d’amour pour moi.
Les mots lui brulèrent les doigts, il relut chaque ligne. Il tenta d’imaginer ou elle était partie et surtout s’il devait l’attendre.
Gaston passa des semaines à revenir, chaque dimanche matin sur ce banc du quai quatre. Les agents de gares le saluaient d’un signe discret. Il était devenu un repère, un mystère à lui seul. C’est l’espoir qui le faisait encore tenir, l’espoir de la revoir un jour, elle, Mariana, qui avait fait dérailler son cœur.
Parfois, il croyait entendre son rire dans une conversation étrangère. Parfois il suivait une silhouette au foulard rouge, mais…ce n’était jamais elle.
Il gardait le carnet sur lui, toujours. Le touchait du bout des doigts, comme on touche un porte-bonheur
Le temps se dilatait, les jours devenaient semblables et l’espoir de la revoir disparaissait avec les trains et ses voyageurs. Les départs et les arrivées n’étaient plus que des chiffres dans un cahier de bord. Gaston vivait au rythme des rails, mais son cœur battait ailleurs.
Chaque matin, il prenait son poste à la gare d’Austerlitz, il rangeait les fiches horaires, saluait les voyageurs pressés, aidait les mères perdues avec leurs valises trop lourdes, et chaque soirs il passait quelque instant sur le quai numéro quatre. Juste pour…voir, pour rêver…pour espérer encore un peu.
Les années cinquante touchaient à leurs fins. Paris changeait, le monde aussi, mais pas lui. Un jour, une jeune collègue lui demanda :
- Qui est-elle ? Celle que tu attends ?
Caston ne répondit pas, il regarda l’horloge suspendu. Il était 16h04. Le train de Bordeaux avait cinq minutes de retard. Il sortit le carnet de sa poche, il en connaissait chaque page, chaque mot, chaque pli du papier. Mais il le lisait encore et encore, notait encore et encore, comparait les horaires encore et encore.
Il y avait eu d’autres femmes, mais elles n’avaient été que des ombres, des passagères, de simples murmures dans la nuit. Aucune n’avait réussie à soigner son cœur, aucune n’avait ri avec cette bravoure, aucune n’avait cette petite douceur dans la voix, aucune n’avait l’éclat de son sourire, ni sa folie.
Mariana, elle, restait un mystère vivant. Où était-elle ? En Suisse ? En Italie ? Avait-elle rencontré quelqu’un ? Avait-elle oublié son nom ? son visage, son thé ?
Gaston l’imaginait souvent en mouvement, marchant vite dans un couloir de gare, les cheveux au vent, un billet en poche. Il la voyait danser au milieu d’une rue étrangère bercer par l’accordéon, il la voyait sourire à un inconnu.
Il l’aimait encore, mais cet amour était devenu autre chose, une brume dans la nuit, une petite espérance, un avenir lointain…Jusqu’au jour où…
Il neigeait, la gare était presque vide, les rails avaient disparu sous une couche blanche, Gaston était là, comme à son habitude, sur le banc. Et il l’entendit… un rire, court, sauvage et inimitable. Il se leva d’un bond, tourna la tête. Et elle était là. Mariana. Cheveux plus court, regard plus creusé, foulard rouge toujours noué autour du cou. Elle s’approcha lentement comme si elle craignait de briser le moment, un moment qu’on ne voudrait jamais briser.
- Tu es encore là, dit-elle.
- Je ne suis jamais parti.
Elle rit encore, mais il y avait de la fatigue dans ce rire.
- Je n’ai pas su t’oublier, ni me poser.
Le train pour Lyon siffla, ils le regardèrent passer, sans un mot.
- Tu montes ? Demanda-t-elle.
- Pas cette fois.
Elle posa la main sur la sienne et le silence se changea en tout ce qu’ils ne s’étaient jamais dit.
L’après ce n’était pas Paris, ni Venise, ni les trains.
C’était une petite maison à une heure de la gare, perdue entre les collines et les grands arbres majestueux. C’était une cuisine aux murs couleurs crème, deux tasses de thés posé sur une table, un chat paresseux sur le rebord de la fenêtre et des carnets empilés par dizaine.
Gaston avait quitté les gares, il écrivait désormais des nouvelles, des fragments de souvenirs transformé. Mariana relisait tout, elle corrigeait avec tendresse, découpait les phrases, ajoutait des silences, là ou il mettait trop de mot.
Ils ne parlaient jamais du passé, ni des absences, ni des trains manqués. Le carnet celui qu’elle lui avait donné restait fermé dans un tiroir. Trop sacré pour être relu, mais trop brulant pour être oublié.
Mariana sortait souvent en vélo, elle rapportait des paniers d’herbe et de thé. Elle continuait d’être libre, mais d’une autre façon. Elle resterait pour toujours cette fois. Ils s’aimaient simplement, sans bruit, sans peur. Parfois ils arrivaient qu’ils prennent le train. Juste pour revoir les quais, les gens pressés et les adieux qui font mal. Ils buvaient un thé et un café et regardaient les départs en souriant. Un soir, alors que le feu crépitait dans la cheminée, Gaston murmura :
- Tu crois que c’était le bon train ? Celui qu’on a pris ensemble ?
Mariana posa sa tête contre lui.
- Ce n’était pas le train, c’était l’horaire, on était enfin prêt.
Et le silence reprit ses droit, apaisée et aimant. Le carnet resta dans le tiroir et leur histoire sur toutes les pages à venir, gardant avec elles tous leurs espoirs.